{"id":860,"date":"2020-11-16T06:00:24","date_gmt":"2020-11-16T05:00:24","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=860"},"modified":"2020-11-15T09:11:38","modified_gmt":"2020-11-15T08:11:38","slug":"noctambulismes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/11\/16\/noctambulismes\/","title":{"rendered":"Noctambulismes"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Nuit\u00a0: Obscurit\u00e9 dans laquelle se trouve plong\u00e9e la surface de la Terre qui ne re\u00e7oit plus, \u00e0 cause de sa position par rapport au soleil, de lumi\u00e8re solaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le \u00ab\u00a0soleil\u00a0\u00bb dont parle ce livre, c\u2019est le fric, en tant que distinction. C\u2019est ce pourquoi on d\u00e9truit ses r\u00eaves et sa sant\u00e9 \u00e0 l\u2019usine. C\u2019est ce qui nous situe socialement, entre <em>winners<\/em> et <em>losers<\/em>, entre prestige et insignifiance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La \u00ab\u00a0surface de la Terre\u00a0\u00bb, c\u2019est l\u2019usine \u2013 fictive \u2013 de Lacombe, dans le Jura biennois, o\u00f9 les frontaliers s\u2019\u00e9chinent au travail de nuit. Le bas de l\u2019\u00e9chelle sociale, un espace d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9, oubli\u00e9 des flux financiers, d\u00e9figur\u00e9 par la modernit\u00e9. La zone, en somme. Ou plut\u00f4t <em>une<\/em> zone, parmi tant d\u2019autres, et de laquelle les \u00eatres tentent de s\u2019enfuir, se cognant, comme dirait Lacan, \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est cette nuit bien particuli\u00e8re que Thomas Flahaut nous invite \u00e0 arpenter en compagnie d\u2019un trio de personnages \u2013 Thomas et Louise, jumeaux, et Mehdi, meilleur ami du premier et bient\u00f4t petit ami de la seconde. Enfants d\u2019ouvriers de Lacombe, ils ont sur les \u00e9paules le poids des espoirs de leurs parents, qui ont trim\u00e9 toute leur vie afin de construire, pour leur prog\u00e9niture, une place au soleil. Fiert\u00e9s de leur p\u00e8re, Thomas et Louise \u00e9tudient \u00e0 l\u2019universit\u00e9\u00a0; Mehdi, lui, vivote de jobs saisonniers\u00a0: Lacombe les nuits d\u2019\u00e9t\u00e9, tourisme alpin les jours d\u2019hiver.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais Thomas rate ses \u00e9tudes. C\u2019est, pour lui, un retour honteux \u00e0 la case d\u00e9part. Un \u00e9chec qu\u2019il cache de peur de d\u00e9cevoir ses parents. Durant l\u2019\u00e9t\u00e9, il rejoint Mehdi dans l\u2019usine Lacombe. Int\u00e9rimaire, travail de nuit\u00a0; tout ce que son p\u00e8re ne voulait pas pour lui. Il d\u00e9couvre alors le monde nocturne des ouvriers frontaliers\u00a0: odeurs \u2013 \u00ab\u00a0fer br\u00fbl\u00e9 et plastique fondu\u00a0\u00bb \u2013, gestes r\u00e9p\u00e9titifs, monotonie. Un monde o\u00f9 la couleur du polo est synonyme de grade hi\u00e9rarchique. O\u00f9 le job de l\u2019ouvrier \u2013 d\u00e9sormais \u00ab\u00a0op\u00e9rateur\u00a0\u00bb \u2013 se r\u00e9sume \u00e0 regarder travailler Miranda, la machine, et \u00e0 la remettre en marche lorsqu\u2019elle tombe en panne. En quelques mots, il d\u00e9couvre l\u2019ali\u00e9nation du travail, l\u2019abrutissement, la fatigue corporelle, le silence \u00e9tourdissant des nuits ouvri\u00e8res, et le m\u00e9pris des mieux plac\u00e9s. \u00ab\u00a0L\u2019usine, c\u2019est le monde en plus con<a href=\"applewebdata:\/\/2A9B232B-275B-4F5A-A3BB-1ACF5A97C7AD#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb, dit l\u2019auteur lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il aura fallu tout le talent de Flahaut pour repr\u00e9senter cet univers, dans une langue sobre et remplie de tensions \u2013 langue \u00ab\u00a0bourgeoise\u00a0\u00bb agr\u00e9ment\u00e9e de punchlines rap. L\u2019auteur dresse ainsi le portrait juste et touchant d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration remplie d\u2019incertitudes, arriv\u00e9e \u00e0 la fin de l\u2019adolescence, et devant se positionner, \u00e0 l\u2019\u00e8re du <em>no future<\/em>, vis-\u00e0-vis de l\u2019h\u00e9ritage parental. Un \u00e2ge rempli de doutes et d\u2019inqui\u00e9tudes, d\u2019errances et de fuites. Le trio traverse les nuits, d\u00e9ambule, \u00e0 t\u00e2tons. Mouvement incessant, mais souvent circulaire\u00a0: travailler, faire la f\u00eate, s\u2019\u00e9puiser. S\u2019\u00e9chapper parfois, se heurter aux murs souvent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019auteur \u2013 qui met beaucoup de sa propre histoire dans ce texte \u2013 ne domine pas son sujet\u00a0: il tente de l\u2019incarner, de rendre en mots une r\u00e9alit\u00e9. Il parle d\u2019un univers qu\u2019il a lui-m\u00eame connu et dont il est sorti, sans arborer le m\u00e9pris si classique des affranchis vis-\u00e0-vis des rest\u00e9s sur place. Un coup de ma\u00eetre\u00a0: le lecteur, le temps d\u2019un roman, s\u2019engage dans la nuit. Perdu dans une obscurit\u00e9 qui \u2013 \u00e0 l\u2019inverse des nuits d\u2019\u00e9t\u00e9 \u2013 semble bien partie pour durer, il rejoint la foule innombrable des noctambules, des oubli\u00e9s du progr\u00e8s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Thomas Flahaut, <em>Les nuits d\u2019\u00e9t\u00e9<\/em>, Paris, \u00c9ditions de l\u2019Olivier, 2020, 219 pages, 30&nbsp;CHF.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/2A9B232B-275B-4F5A-A3BB-1ACF5A97C7AD#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Flahaut Thomas (propos recueilli par Nicolas Julliard, le 24.08.2020), \u00ab\u00a0Entretien avec Thomas Flahaut, auteur du roman <em>Les Nuits d\u2019\u00e9t\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb, QWERTZ, <a href=\"https:\/\/www.rts.ch\/play\/radio\/qwertz\/audio\/entretien-avec-thomas-flahaut-auteur-du-roman-les-nuits-dete?id=11551293\">https:\/\/www.rts.ch\/play\/radio\/qwertz\/audio\/entretien-avec-thomas-flahaut-auteur-du-roman-les-nuits-dete?id=11551293<\/a>, consult\u00e9 le 25.09.20.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Nuit\u00a0: Obscurit\u00e9 dans laquelle se trouve plong\u00e9e la surface de la Terre qui ne re\u00e7oit plus, \u00e0 cause de sa position par rapport au soleil, de lumi\u00e8re solaire\u00a0\u00bb. &nbsp; Le \u00ab\u00a0soleil\u00a0\u00bb dont parle ce livre, c\u2019est le fric, en tant que distinction. 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