{"id":871,"date":"2020-11-30T06:00:24","date_gmt":"2020-11-30T05:00:24","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=871"},"modified":"2020-11-29T10:39:26","modified_gmt":"2020-11-29T09:39:26","slug":"la-narration-comme-mouvement-de-fuite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/11\/30\/la-narration-comme-mouvement-de-fuite\/","title":{"rendered":"La narration comme mouvement de fuite"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Jonas L\u00fcscher a donn\u00e9 la conf\u00e9rence po\u00e9tologique <\/em><\/strong><strong>Ins Erz\u00e4hlen fl\u00fcchten<em> (<\/em>Fuir dans la narration<em>) \u00e0 Saint-Gall en 2019. Le r\u00e9sultat, d\u00e9sormais disponible sous forme de livre, se veut un plaidoyer en faveur du savoir narratif. Mais cette fuite ardemment d\u00e9sir\u00e9e loin de la violence des termes g\u00e9n\u00e9riques ne r\u00e9ussit pas tout \u00e0 fait.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la premi\u00e8re partie de sa conf\u00e9rence, Jonas L\u00fcscher s\u2019emploie \u00e0 esquisser une corr\u00e9lation entre une vision du monde math\u00e9matique, scientifique, et une autre narrative, corr\u00e9lation qui s\u2019\u00e9tend sur plus de deux mille cinq cents ans et dont il fixe les p\u00f4les dans l\u2019aveuglement quantitatif et l\u2019arbitraire narratif. Selon L\u00fcscher, d\u2019autres paires de termes se greffent \u00e0 cette relation au cours de l\u2019histoire : \u00ab\u00a0Logos et mythos, le n\u00e9cessaire et le contingent, [&#8230;] le philosophique et le litt\u00e9raire, l\u2019explicatif et le descriptif, la th\u00e9orie et le v\u00e9cu\u00a0\u00bb. Un sujet de discussion sans fin est de savoir s\u2019il nous faut pr\u00e9f\u00e9rer \u00ab\u00a0le g\u00e9n\u00e9ral au particulier\u00a0\u00bb, et donc les explications universelles aux descriptions de cas individuels contingents. Pour L\u00fcscher, le r\u00f4le de la litt\u00e9rature est clair : elle doit se pencher sur le v\u00e9cu et donc sur la singularit\u00e9, l\u2019individuel et le contingent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour examiner cette corr\u00e9lation duale, L\u00fcscher propose un r\u00e9cit continu qui affirme l\u2019existence d\u2019une \u00ab\u00a0lutte de remplacement\u00a0\u00bb constante entre le quantitatif math\u00e9matique et le narratif dans un mouvement qui traverse le temps, depuis l\u2019Antiquit\u00e9 jusqu\u2019au Romantisme en passant par l\u2019\u00c9poque pr\u00e9moderne et les Lumi\u00e8res. Avec l\u2019av\u00e8nement du capitalisme et le \u00ab\u00a0transfert des crit\u00e8res \u00e9conomiques \u00e0 tous les domaines de l\u2019activit\u00e9 humaine\u00a0\u00bb, la vision quantitative du monde aurait remport\u00e9 la bataille. C\u2019est justement ce d\u00e9s\u00e9quilibre du syst\u00e8me dual que L\u00fcscher d\u00e9nonce comme un aveuglement quantitatif, comme une trop grande confiance accord\u00e9e aux chiffres et aux statistiques au d\u00e9triment du narratif. L\u00fcscher emprunte le concept d\u2019aveuglement quantitatif \u00e0 la sociologue Elena Esposito, qui le d\u00e9finit comme \u00ab\u00a0une simplification fonctionnelle\u00a0\u00bb capable de cr\u00e9er une \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9 irr\u00e9elle mais r\u00e9aliste\u00a0\u00bb \u2013 et cela en s\u2019aidant grandement de strat\u00e9gies fictionnelles.<\/p>\n<div class=\"csColumn\" style=\"margin: 20px; padding: 10px; float: right; width: 41.9%; font-size: 11pt; line-height: 1.5em; letter-spacing: 0.5px; background-color: #d8d8d8;\" data-csstartpoint=\"543\" data-csendpoint=\"945\" data-cswidth=\"41.9%\" data-csid=\"82f3d651-5f92-fb39-a486-fe676ebb0a5b\">\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u00c0 propos de l&rsquo;auteur<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-medium wp-image-827\" src=\"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/Portrait_L\u00fcscher-767x1024-225x300.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/p>\n<p><strong>Jonas L\u00fcscher<\/strong>, n\u00e9 en 1976 \u00e0 Schlieren, a grandi \u00e0 Berne. Apr\u00e8s une formation d\u2019enseignant en \u00e9cole primaire, il \u00e9tudie la philosophie \u00e0 l\u2019\u00c9cole sup\u00e9rieure de philosophie de Munich. L\u00fcscher a commenc\u00e9 un projet de th\u00e8se en philosophie \u00e0 l\u2019EPFZ, qu\u2019il n\u2019a jamais termin\u00e9. Il fait ses d\u00e9buts en litt\u00e9rature en 2013 avec son court roman <i>Fr\u00fchling der Barbaren<\/i> (<i>Le printemps des barbares<\/i>, traduit par Tatjana Marwinski aux \u00c9ditions Autrement en 2015), pour lequel il est nomin\u00e9 pour le Deutscher Buchpreis. <i>Kraft<\/i> (<i>Monsieur Kraft ou la Th\u00e9orie du pire<\/i>, traduit par Tatjana Marwinski aux \u00c9ditions Autrement en 2017), son deuxi\u00e8me roman paru en 2017, re\u00e7oit la m\u00eame ann\u00e9e le Prix suisse du livre.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Photo: \u00a9 Bruno Klein<\/p>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il semble par la suite paradoxal que L\u00fcscher, pour critiquer la primaut\u00e9 du g\u00e9n\u00e9rique, ait recours \u00e0 une histoire universelle europ\u00e9o-philosophique qui s\u2019inscrit dans le m\u00eame registre d\u2019histoires que celui qu\u2019il critique effectivement : des histoires \u00ab\u00a0qui tendent \u00e0 l\u2019exag\u00e9ration, aux superlatifs\u00a0\u00bb et qui parlent de \u00ab\u00a0lutte et de comp\u00e9tition\u00a0\u00bb. La relation entre fiction et r\u00e9cit n\u2019est de m\u00eame jamais abord\u00e9e, bien qu\u2019Esposito traite justement des strat\u00e9gies r\u00e9currentes de fictionnalisation en tant que composantes fondamentales des probabilit\u00e9s et des statistiques. Les r\u00e9cits litt\u00e9raires qui (re)produisent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment cet aveuglement quantitatif \u00e9chappent alors aussi au sch\u00e9ma de la logique duale l\u00fcscherienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019argumentation de L\u00fcscher devient plus concr\u00e8te lorsqu\u2019il examine la fuite dans la narration comme une n\u00e9cessit\u00e9 personnelle afin d\u2019\u00e9chapper \u00e0 son propre scepticisme narratif et \u00e0 la violence des termes g\u00e9n\u00e9riques. Pour lui, cette derni\u00e8re se manifeste par une sensation d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9treinte d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0frappe dans le vide\u00a0\u00bb, qui a pouss\u00e9 L\u00fcscher \u00e0 son mouvement de fuite biographique \u2013 de la philosophie acad\u00e9mique \u00e0 la narration. On peut ainsi comprendre la fuite dans la narration, \u00ab\u00a0dans une zone qui est soumise \u00e0 son propre contr\u00f4le mais qui lui r\u00e9siste\u00a0\u00bb, comme l\u2019aveu de la contingence de son propre vocabulaire et de la fausset\u00e9 du langage en g\u00e9n\u00e9ral. \u00c0 ce stade, il aurait \u00e9t\u00e9 int\u00e9ressant de voir dans quelle mesure cette fuite dans la narration reste toujours un r\u00e9cit de ce mouvement (de fuite). Ou encore quelles sont les implications de la fuite dans la narration pour la narration du mouvement de fuite, dans le cadre de cette conf\u00e9rence po\u00e9tologique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ses r\u00e9flexions, L\u00fcscher omet cependant de faire de cette m\u00eame narration du mouvement de fuite un sujet \u00e0 part enti\u00e8re. Il transf\u00e8re de mani\u00e8re cons\u00e9quente l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9treinte d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb ou la \u00ab\u00a0frappe dans le vide\u00a0\u00bb dans une histoire des id\u00e9es en partie paneurop\u00e9enne et en partie biographique, une histoire qui doit na\u00eetre de la non-th\u00e9matisation de sa propre organisation et de sa propre interpr\u00e9tation. Le r\u00e9cit de la fuite dans la narration devient malheureusement lui-m\u00eame une \u00ab\u00a0simplification fonctionnelle\u00a0\u00bb et se rapproche ainsi d\u2019un aveuglement qui, bien que ni math\u00e9matique, ni scientifique, reste un aveuglement narratif que L\u00fcscher aurait en r\u00e9alit\u00e9 d\u00fb remettre en question \u2013 mais cette polarit\u00e9 m\u00e9thodique propos\u00e9e, entre aveuglement quantitatif et narration, ne peut finalement pas se permettre cette sensibilit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Jonas L\u00fcscher : <em>Ins Erz\u00e4hlen fl\u00fcchten.<\/em> <\/strong><strong>111 pages. Munich : C.H. Beck 2020, env. 20 francs.<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Traduction : Valentin Decoppet<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jonas L\u00fcscher a donn\u00e9 la conf\u00e9rence po\u00e9tologique Ins Erz\u00e4hlen fl\u00fcchten (Fuir dans la narration) \u00e0 Saint-Gall en 2019. Le r\u00e9sultat, d\u00e9sormais disponible sous forme de livre, se veut un plaidoyer en faveur du savoir narratif. Mais cette fuite ardemment d\u00e9sir\u00e9e loin de la violence des termes g\u00e9n\u00e9riques ne r\u00e9ussit pas tout \u00e0 fait. &nbsp; Dans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":53,"featured_media":875,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/871"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/53"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=871"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/871\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":876,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/871\/revisions\/876"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/875"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=871"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=871"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=871"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}