{"id":879,"date":"2020-12-07T06:00:20","date_gmt":"2020-12-07T05:00:20","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=879"},"modified":"2020-12-06T21:00:29","modified_gmt":"2020-12-06T20:00:29","slug":"plus-jamais-ainsi-comme-toujours","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2020\/12\/07\/plus-jamais-ainsi-comme-toujours\/","title":{"rendered":"Plus jamais ainsi. Comme toujours."},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0Ils n\u2019existent pas, les mots dont tu aurais besoin.\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/49B438F5-BE6B-47E1-A26A-FF67E61E9F53#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><strong>[1]<\/strong><\/a> C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela qu\u2019Anna Stern s\u2019est donn\u00e9 pour t\u00e2che de parler de la mort et du deuil d\u2019une mani\u00e8re nouvelle, tr\u00e8s personnelle, dans son quatri\u00e8me roman, <\/em>das alles hier, jetzt<em> (\u00ab\u00a0tout cela, ici et maintenant\u00a0\u00bb). Son entreprise a \u00e9t\u00e9 r\u00e9compens\u00e9e par le Prix suisse du livre 2020.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>No Future<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment parler de l\u2019indicible\u00a0? O\u00f9 situer les souvenirs\u00a0? Qu\u2019advient-il du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb lorsque le \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb dispara\u00eet\u00a0? Le dernier roman d\u2019Anna Stern, <em>das alles hier, jetzt<\/em> (tout cela, ici et maintenant) se penche sur ces questions. C\u2019est un livre de contrastes : vie et mort, \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb et les autres, maintenant et avant, l\u2019individuel et le lien. Pour l\u2019instance narratrice dans son deuil, les fronti\u00e8res s\u2019estompent. Le cercle d\u2019amis tombe dans un engourdissement, de peur que le pass\u00e9 ne s\u2019\u00e9chappe et que les souvenirs ne soient effac\u00e9s. Pour combler le vide qui s\u2019\u00e9tend entre eux, les endeuill\u00e9s n\u2019ont qu\u2019un seul moyen\u00a0: se rendre au cimeti\u00e8re. L\u00e0, ils d\u00e9terrent l\u2019urne de leur amie d\u00e9funte puis roulent jusqu\u2019\u00e0 la mer dans une voiture vol\u00e9e, afin de lib\u00e9rer les cendres et de se d\u00e9barrasser de l\u2019esprit de leur amie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent sont certes d\u00e9j\u00e0 entam\u00e9s dans le roman de Stern, mais ils ne peuvent se poursuivre que de mani\u00e8re fragmentaire. L\u2019avenir, quant \u00e0 lui, est enti\u00e8rement inexistant. Au lieu d\u2019un continuum d\u2019intrigues d\u00e9finies se d\u00e9voilent sensations et sentiments. Ainsi, par rapport \u00e0 la vie, le sens, c\u2019est \u00eatre ensemble.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>En lambeaux<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour dire cette situation, Stern trouve une langue particuli\u00e8re, juste. Ses descriptions sont tr\u00e8s vivantes. La lecture se mue en exp\u00e9rience synesth\u00e9sique gr\u00e2ce aux impressions d\u00e9taill\u00e9es de pieds nus, de froid, de douleur ou encore d\u2019odeur de pain grill\u00e9 au feu de bois que le texte \u00e9voque. Les nombreux vides sont caract\u00e9ristiques du roman. Des mots manquent et les phrases s\u2019ach\u00e8vent abruptement\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0tu n\u2019aurais qu\u2019\u00e0 \u00e9tendre le bras pour.\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/49B438F5-BE6B-47E1-A26A-FF67E61E9F53#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, point. Ou encore\u00a0: \u00ab\u00a0comme si ce n\u2019\u00e9tait pas. comme si.\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/49B438F5-BE6B-47E1-A26A-FF67E61E9F53#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> Ainsi, les assertions se muent en fragments qui trompent les attentes, ouvrent des br\u00e8ches, m\u00e8nent parfois jusqu\u2019au non-sens, et laissent la phrase \u00e0 jamais ouverte. Le deuil et la mort s\u2019\u00e9tendent \u00e0 la langue, et la narration voit ses mots lentement d\u00e9p\u00e9rir. Le \u00ab\u00a0qu\u2019en serait-il si\u2026\u00a0?\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0demain\u00a0\u00bb ont \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9s. La vie des protagonistes en deuil se refl\u00e8te \u00e9galement dans les lambeaux de phrases qui sonnent quelquefois comme des sanglots\u00a0: \u00ab\u00a0tes pens\u00e9es foncent dans un mur. ananke a ici. vous avez ici. une fois.\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/49B438F5-BE6B-47E1-A26A-FF67E61E9F53#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"csColumn\" style=\"margin: 20px; padding: 10px; float: right; width: 41.9%; font-size: 11pt; line-height: 1.5em; letter-spacing: 0.5px; background-color: #d8d8d8;\" data-csstartpoint=\"543\" data-csendpoint=\"945\" data-cswidth=\"41.9%\" data-csid=\"82f3d651-5f92-fb39-a486-fe676ebb0a5b\">\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u00c0 propos de l&rsquo;auteur<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.annastern.ch\/\"><strong>Anna Stern<\/strong><\/a>, n\u00e9e en 1990 \u00e0 Rorschach, vit \u00e0 Zurich et \u00e9tudie les sciences de l\u2019environnement \u00e0 l\u2019EPFZ. Son premier roman, <em>Schneestill <\/em>(\u00ab\u00a0Silencieux comme la neige\u00a0\u00bb), a paru en 2014 aux \u00e9ditions Salis. Depuis, Stern a publi\u00e9 trois autres romans et un recueil de nouvelles. Elle a re\u00e7u une bourse de soutien litt\u00e9raire de l\u2019Office de la culture du Canton de Saint-Gall pour le roman <em>Der Gutachter<\/em> (\u00ab\u00a0L\u2019expert\u00a0\u00bb) en 2015. En 2020, elle a obtenu le Prix suisse du livre pour le roman <em>das alles hier, jetzt<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Photo: \u00a9 A. Gstettenhofer<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-880 aligncenter\" src=\"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/anna_stern-237x300.png\" alt=\"\" width=\"237\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/anna_stern-237x300.png 237w, https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/anna_stern.png 372w\" sizes=\"(max-width: 237px) 100vw, 237px\" \/><\/p>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Raconter dans l\u2019entre-deux<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du point de vue formel, le roman se d\u00e9marque par sa mise en page novatrice\u00a0: le pr\u00e9sent se trouve toujours sur la page de gauche, narr\u00e9 en brefs paragraphes. Le pass\u00e9, o\u00f9 la narratrice se rem\u00e9more les moments partag\u00e9s, se situe sur la page de droite. Les souvenirs, imprim\u00e9s en gris, prennent ainsi la forme d\u2019une ombre. Entre les deux lignes narratives b\u00e9e un trou \u2013 la mort d\u2019une proche aim\u00e9e. Les nombreux espaces vides sur les pages du livre figurent visuellement cette perte ainsi que la lutte de la protagoniste pour remplir ce n\u00e9ant. Comme la narratrice, qui se r\u00e9fugie sans cesse dans le pass\u00e9, le lecteur doit lui aussi constamment se rem\u00e9morer les \u00e9v\u00e9nements car les deux fils de la narration s\u2019entrecoupent et ne s\u2019encha\u00eenent pas sans heurts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Stern joue avec une autre limite encore en laissant le genre de ses personnages ouvert. Jusqu\u2019au bout, on ignore si l\u2019instance narratrice et ses amis sont f\u00e9minins ou masculins. Des noms invent\u00e9s comme Egg, Ash, Vienna et Eden n\u2019offrent pas d\u2019indication claire. Le passage du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb au \u00ab tu\u00a0\u00bb est brouill\u00e9 d\u00e8s les premi\u00e8res pages\u00a0: les amis se donnent mutuellement un nom. L\u2019instance narratrice re\u00e7oit le nom d\u2019Ichor, derri\u00e8re lequel se cache son \u00ab\u00a0Ich\u00a0\u00bb (son \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb)\u00a0; son identit\u00e9 n\u2019\u00e9merge qu\u2019\u00e0 travers l\u2019autre. <em>das alles hier, jetzt<\/em> ne remet pas uniquement les cat\u00e9gories de genre en question, mais rend \u00e9galement cette incertitude fertile dans l\u2019exposition des relations intimes des personnages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le roman ose l\u2019impossible : parler de mani\u00e8re juste du deuil malgr\u00e9 le manque de mots. Anna Stern montre de fa\u00e7on impressionnante comment un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb se perd lui-m\u00eame lorsque le \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb meurt, et comment la langue dispara\u00eet lorsqu\u2019un \u00eatre aim\u00e9 s\u2019\u00e9vanouit de la vie. Au milieu des tensions entre souvenir et oubli, incapacit\u00e9 \u00e0 parler et flux de mots, torpeur et sortie de l\u2019impasse surgit un texte qui met en \u00e9vidence ce qui le travaille.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Traduction : Rosine-Alice Vuille<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><b><span lang=\"DE-CH\">Anna Stern: <i>das alles hier, jetzt.<\/i> 248 pages. Zurich: Elster &amp; Salis 2020, \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0<\/span><\/b><b><span lang=\"DE-CH\">24 francs.<\/span><\/b><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/49B438F5-BE6B-47E1-A26A-FF67E61E9F53#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> \u00ab<em>es gibt die worte nicht, die du br\u00e4uchtest.\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/49B438F5-BE6B-47E1-A26A-FF67E61E9F53#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> \u00ab\u00a0du br\u00e4uchtest nur den arm auszustrecken, um.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/49B438F5-BE6B-47E1-A26A-FF67E61E9F53#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> \u00ab\u00a0als sei nicht. als ob.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/49B438F5-BE6B-47E1-A26A-FF67E61E9F53#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> \u00ab\u00a0deine gedanken laufen gegen eine wand. ananke hat hier. ihr habt hier. einst.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Ils n\u2019existent pas, les mots dont tu aurais besoin.\u00a0\u00bb[1] C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela qu\u2019Anna Stern s\u2019est donn\u00e9 pour t\u00e2che de parler de la mort et du deuil d\u2019une mani\u00e8re nouvelle, tr\u00e8s personnelle, dans son quatri\u00e8me roman, das alles hier, jetzt (\u00ab\u00a0tout cela, ici et maintenant\u00a0\u00bb). Son entreprise a \u00e9t\u00e9 r\u00e9compens\u00e9e par le Prix suisse du [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":54,"featured_media":881,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/879"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/54"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=879"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/879\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":913,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/879\/revisions\/913"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/881"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=879"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=879"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=879"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}