{"id":938,"date":"2021-04-05T06:00:00","date_gmt":"2021-04-05T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/?p=938"},"modified":"2021-04-03T16:07:14","modified_gmt":"2021-04-03T14:07:14","slug":"deparler-la-langue-pour-parler-le-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.unifr.ch\/anneedulivre\/2021\/04\/05\/deparler-la-langue-pour-parler-le-monde\/","title":{"rendered":"D\u00e9parler la langue pour parler le monde"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Quelle \u00e9trange couverture que celle de&nbsp;<em>tout tient tout<\/em>, le dernier recueil d\u2019Isabelle Sbrissa paru chez H\u00e9ros-Limite. Des mots \u00e0 l\u2019horizontale puis \u00e0 la verticale. Le m\u00eame contenu \u2013 titre, autrice, \u00e9diteur \u2013 agenc\u00e9 diff\u00e9remment change du tout au tout. Il suffit de modifier le sens des mots pour modifier leur sens. \u00c9crivez bien sagement de gauche \u00e0 droite et vous aurez une page de titre tout ce qu\u2019il y a de plus commune. Optez plut\u00f4t pour le haut et le bas et saluez Apollinaire au passage. Car oui, imm\u00e9diatement, on pense \u00e0&nbsp;<em>Il pleut<\/em>, on voit la verticalit\u00e9 des filets d\u2019eau et on comprend que les mots compteront autant pour ce qu\u2019ils montrent que pour ce qu\u2019ils disent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Cette mat\u00e9rialit\u00e9 du langage, Isabelle Sbrissa la travaille depuis longtemps. Dans&nbsp;<em>Produits d\u00e9riv\u00e9s<\/em>&nbsp;(Le Miel de l\u2019Ours, 2016), elle s\u2019essayait \u00e0 la combinatoire, partant d\u2019une mati\u00e8re verbale toujours identique mais r\u00e9arrang\u00e9e po\u00e8me apr\u00e8s po\u00e8me, \u00e9clatant les lettres sur la page comme pour indiquer qu\u2019un mot n\u2019est jamais fig\u00e9, qu\u2019il est toujours susceptible de se m\u00e9tamorphoser et de se reformuler en une infinit\u00e9 de formes et de significations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>D\u00e9-limiter&nbsp;<\/em>le langage, tel est encore l\u2019objectif de ce nouveau recueil \u2013&nbsp;<em>tout tient tout<\/em>&nbsp;\u2013 qui ne contient ni ponctuation, ni majuscules. Aucune hi\u00e9rarchie. Pas de sujet \u00e0 souligner en jaune, de verbe \u00e0 entourer en rouge et de COD \u00e0 ne pas confondre avec un COI.&nbsp;<em>tout tient tout&nbsp;<\/em>: le titre-palindrome indique bien que deux mots identiques en apparence ne le sont jamais vraiment. Ils \u00e9voluent&nbsp;<em>sans ferme identit\u00e9<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Le recueil d\u2019Isabelle Sbrissa oscille entre deux formes, deux mises en page luttant chacune \u00e0 sa mani\u00e8re contre l\u2019<em>immobilit\u00e9<\/em>&nbsp;de la langue. Il y a d\u2019abord ces po\u00e8mes tr\u00e8s incisifs au vers tr\u00e8s courts, align\u00e9s \u00e0 gauche, qui hachent la langue, d\u00e9coupent les mots en deux, en trois, en quatre et parfois m\u00eame en cinq. Si le tempo de la phrase dispara\u00eet, c\u2019est pour mieux mettre en \u00e9vidence celui des mots et des lettres, pour nous rappeler que dans&nbsp;<em>conna\u00eetre&nbsp;<\/em>il y a&nbsp;<em>na\u00eetre<\/em>, que dans&nbsp;<em>vide<\/em>&nbsp;il y a&nbsp;<em>vie<\/em>&nbsp;et qu\u2019on entend&nbsp;<em>mot&nbsp;<\/em>dans&nbsp;<em>mauvais<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p>cet \u00e9tat j\u2019appe<\/p><p>lle un po\u00e8me<\/p><p>\u00e0 d\u00e9par<\/p><p>ler j\u2019apprends<\/p><p>pour co<\/p><p>nna\u00eetre qui je suis<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Apprendre \u00e0&nbsp;<em>d\u00e9parler<\/em>&nbsp;donc. D\u00e9construire la langue et surtout \u00e9chapper au&nbsp;<em>simulacre<\/em>&nbsp;du mot unique, \u00e9chapper \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il existe&nbsp;<em>une \u00e9criture valable<\/em>&nbsp;(et une seule). Tout le travail po\u00e9tique d\u2019Isabelle Sbrissa consiste ainsi \u00e0 retrouver le mouvement de la langue en refusant une image scl\u00e9ros\u00e9e de la \u00ab&nbsp;litt\u00e9rature&nbsp;\u00bb. Elle n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 en exploser le signifiant \u00e0 plusieurs reprises (<em>li\/terra\/ture&nbsp;<\/em>;&nbsp;<em>li\/terrature&nbsp;<\/em>;&nbsp;<em>litt\u00e9ra\/ture&nbsp;<\/em>;&nbsp;<em>l\/itt\u00e9rature<\/em>), dans une recherche de ce qu\u2019on pourrait appeler \u2013 apr\u00e8s Deleuze \u2013 l\u2019<em>anexactitude<\/em>&nbsp;et qui n\u2019est pas sans rappeler le&nbsp;<em>Lits et ratures<\/em>&nbsp;de Francis Picabia en couverture de la revue dada\u00efste dirig\u00e9e par Andr\u00e9 Breton.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Ce dispositif fonctionne comme une \u00e9norme pelote qu\u2019on d\u00e9roule page apr\u00e8s page,&nbsp;<em>une boule de langue \u00e0 ma mesure j\u2019imagine un morceau embrassant des monceaux de mati\u00e8res longuement en la langue qui lance le fil sans rompre le souffle d\u2019un tout relie l\u2019\u00e9pars recouvre l\u2019entier du devenir boule de langage<\/em>. Chaque mot d\u00e9pend aussi bien de ce qui vient avant que de ce qui suit. Chaque mot est ce&nbsp;<em>tient<\/em>&nbsp;entre deux&nbsp;<em>tout<\/em>&nbsp;qui le nourrissent. \u00c0 chaque vers, tout est remis en jeu&nbsp;; ni la forme, ni le sens ne se stabilisent, for\u00e7ant Isabelle Sbrissa \u00e0 progresser \u00e0 t\u00e2tons.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p>d\u2019\u00eatre re<\/p><p>li\u00e9e j\u2019a<\/p><p>ttends je<\/p><p>mar<\/p><p>che mains<\/p><p>en a<\/p><p>vant dans le noir<\/p><p>et j\u2019ai peu<\/p><p>r aussi<\/p><p>t\u00f4t que je<\/p><p>trace un mot<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Mais&nbsp;<em>tout tient tout<\/em>&nbsp;n\u2019est pas qu\u2019une affaire de mots. Leur mat\u00e9rialit\u00e9 invite \u00e0 les concevoir comme des choses du monde, du vivant \u00e0 l\u2019\u00e9tat brut. C\u2019est ce que rappelle le second dispositif formel du recueil qui consiste en de petits \u00eelots de mots, des&nbsp;<em>morceaux continus&nbsp;<\/em>align\u00e9s au centre de la page mais d\u2019un alignement h\u00e9sitant. Isabelle Sbrissa y appr\u00e9hende le po\u00e8me comme un lieu physique&nbsp;:&nbsp;<em>voici un m\u00e8tre carr\u00e9 de po\u00e8me form\u00e9 de quatre branches de sapin friables limites de for\u00eat pour une surface de langue qui sans elles n\u2019est pas hors du po\u00e8me<\/em>. Tout tient tout, dans le monde comme dans la langue, et le po\u00e8me en constitue l\u2019entre-deux.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left\"><p>le po\u00e8me<\/p><p>trace<\/p><p>d\u2019une ren<\/p><p>contre entre<\/p><p>cela qui<\/p><p>est et<\/p><p>ce je qui<\/p><p>par<\/p><p>le<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Ainsi, tout ce qui appartient \u00e0 la langue appartient \u00e9galement au monde&nbsp;:&nbsp;<em>je reviens au-del\u00e0 de la neige m\u00e8ne \u00e0 la ferme le chien court dans mon po\u00e8me vient le souvenu au bout du vu un bout de langue<\/em>. Le chien court aussi bien \u00e0 la ferme que dans le po\u00e8me. \u00ab&nbsp;le chien&nbsp;\u00bb est aussi ambigu que le reste du recueil, lui aussi tenu entre les deux&nbsp;<em>tout<\/em>&nbsp;des mots et des choses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Navigant entre po\u00e8mes \u00e9clat\u00e9s et po\u00e8mes isol\u00e9s \u2013 en \u00eelots, du latin&nbsp;<em>isola<\/em>&nbsp;\u2013, le dernier recueil d\u2019Isabelle Sbrissa offre \u00e0 ses lecteurs et lectrices une plong\u00e9e d\u2019une rare intensit\u00e9 dans la multiplicit\u00e9 et le mouvement inh\u00e9rents au langage, qu\u2019on a trop souvent tendance \u00e0 gommer pour privil\u00e9gier l\u2019unique, le clair, le pr\u00e9cis, que la po\u00e9tesse appr\u00e9hende comme autant de limites \u00e0 outrepasser. En plus d\u2019\u00e9chapper constamment \u00e0 qui tente de les ma\u00eetriser, les mots ne suffisent pas \u2013&nbsp;<em>rien ne commence tout \u00e0 fait et ne finit du tout dans la langue<\/em>&nbsp;\u2013, il leur faut le monde.&nbsp;<em>tout tient tout<\/em>&nbsp;r\u00e9sonne comme une invitation \u00e0 refaire du langage un vivant, gr\u00e2ce \u00e0 une po\u00e9sie qui&nbsp;<em>dissout la langue<\/em>, mais aussi \u00e0 rechercher la joie d\u2019une langue hors de la langue \u00ab&nbsp;officielle&nbsp;\u00bb, car&nbsp;<em>une langue qui ne parle rien cause pour le plaisir des oreilles et du ventre<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Isabelle Sbrissa,&nbsp;<em>tout tient tout<\/em>, Gen\u00e8ve, H\u00e9ros-Limite, 2021, 80 pages, 19.60 CHF \/ 14 \u20ac.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelle \u00e9trange couverture que celle de&nbsp;tout tient tout, le dernier recueil d\u2019Isabelle Sbrissa paru chez H\u00e9ros-Limite. 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