Il m’a dit : il y a eu un accident. Et depuis, tout a changé.
Un homme récemment devenu veuf raconte, sans broncher, la perte de sa compagne dans un accident survenu en montagne. Il s’en est sorti, mais pas toi. Cet éboulement t’emporte, mais une autre histoire commence.
Dans La première après toi, Charlotte Frossard plonge le lecteur dans le quotidien de la narratrice de l’histoire, dont le nom est inconnu. La vie de cette femme est rythmée par son travail et ses petites habitudes. Comme souvent, elle se rend dans son café fétiche, celui d’un vieil Iranien nommé Sajjad. Mais cette fois-ci, elle en sortira chamboulée.
C’est parce que tu es morte que je l’ai rencontré.
Dès la première rencontre, la narratrice est intriguée par cet individu. Elle tombe ensuite, comme toi, sous son charme et passe la plupart de son temps avec lui. Elle est la première après toi. Pendant leur idylle, elle fait face à plusieurs mises en garde. Entre voisins intrusifs et amis inquiets, chacun se pose la même question : comment quelqu’un peut-il fréquenter si vite une autre femme après un tel drame ? Rien n’y fait, elle continue de se rapprocher de lui, jusqu’à découvrir son intimité. Elle rentre dans le monde de cet homme et atterrit inévitablement sous les décombres de ton absence.
Avant ta mort, tu n’existais pas pour moi.
Je te devine dans ses gestes.
Je te découvre dans son rire, que tu as façonné.
[…]
Je préfère croire que je te continue.
Même si la relation avec l’homme devient tumultueuse, elle continue de suivre tes pas. Elle va même jusqu’à s’intéresser à ta passion : la danse. Elle rentre dans la vaste salle de danse que tu fréquentais, elle t’imagine danser comme tu savais si bien le faire, en face de cet énorme miroir qui ne reflète que toi, même si tu n’es plus là.
Plusieurs chemins sont empruntés par l’écrivaine pour aborder le deuil, pour essayer de le traduire : Quand il parle de toi, tu ne surgis pas. Ce n’est pas que tu disparais et que tu reviens : c’est qu’il rappelle ta présence, là, arrimée à sa peau, fine algue translucide qui ne se voit à l’œil nu qu’au sortir de l’eau. Immergée, elle se lisse comme une combinaison parée contre le froid et les fonds marins. La plume de l’autrice permet au lecteur de suivre intensément le récit touchant de la narratrice, grâce à un style souvent quasi-épistolaire jonché de métaphores brillamment amenées. Son écriture s’unit à la douleur du deuil et adoucit ton destin tragique.
Ton nom à toi qui n’es plus. Ton nom à toi la disparue, l’impérieuse absente, toi qui as laissé des traces plus vivantes que tout ce qui existe encore. Ta mémoire réveille des secrets engloutis sous les rochers, que la narratrice pensait avoir définitivement enterré.
David Freitas Pereira
Charlotte Frossard, La première après toi, Genève, Encre Fraîche, 2026, 176 pages, 25.- CHF