Pendant que vous lisez ces lignes, les glaciers continuent de fondre. C’est ce que raconte Un monde en liquidation, le nouveau livre de Thierry Raboud. Un ouvrage très actuel, mêlant réflexions environnementales et éléments personnels, qui confronte le lecteur à lui-même. Avec une force troublante, presque farouche, ce texte nous pousse à remettre en question toutes nos excuses face au climat : nos actions, et surtout notre inaction.
Le titre lui-même fait écho à cette disparition. Rien que la liste de tous les glaciers disparus en Suisse prend neuf pages entières. Est-ce vraiment nécessaire ? Cette énumération montre en tout cas que la fonte des glaciers n’est pas un phénomène isolé, c’est la liquidation d’un monde entier.
Loin de banaliser la situation avec un simple « c’est la vie », Raboud dénonce l’absurdité humaine qui accélère ce processus. Il évoque la vente de glace alpine à Dubaï, oui, en plein désert, juste pour que l’on puisse y commander des cocktails avec de la « vraie glace ». En bon journaliste, l’auteur sait qu’un texte fort doit être complet. Il explore donc les mythes et traditions liés aux glaciers. J’ai ainsi été frappé d’apprendre que le mythe du dragon a probablement été inspiré par l’apparence d’un ver de glace. L’image sur la couverture est explicite :
« Les glaciers rampent comme des serpents qui épient leur proie, roulant lentement de leurs sources lointaines. Image qui a sans doute inspiré ce dragon aux écailles de séracs gravé par un autre Anglais féru de sommets, Henry George Willinks. »
Bien que le livre contienne des images, ce n’est pas une bande dessinée. Elles sont utilisées judicieusement, là où elles apportent une vraie valeur ajoutée ; le reste du temps, les mots de Raboud suffisent. Il joue brillamment avec les métaphores, jusque dans la typographie, pour illustrer cette disparition. L’auteur prend d’ailleurs pour point de départ une photo de son enfance : on l’y voit dans une grotte de glace, avec des ours blancs en arrière-plan. Non, pas de vrais animaux, mais des mascottes. En Suisse, il n’y a jamais eu d’ours blancs sauvages dans le désert de glace. Ils vivaient plutôt dans les cirques ou derrière les barres métalliques des zoos. Raboud les qualifie de « peluches vivantes », nous mettant ainsi face à une vérité inconfortable, non seulement sur l’environnement, mais aussi sur nous-mêmes.
Un monde en liquidation est un livre exigeant, tant par les convictions qu’il porte que par le style qui est le sien. Raboud n’hésite pas à délaisser parfois la clarté journalistique au profit de phrases si métaphoriques qu’elles forment presque une langue à part entière, qu’il faut déchiffrer. L’ouvrage est hybride, oscillant entre le documentaire et le récit intime, lorsque Raboud raconte par exemple son expédition sur les traces des glaciers avec sa fille.
Ce livre exige de l’engagement. Il pousse à l’introspection et revendique d’être lu entre les lignes. Et surtout, il nous fait ressentir le passage du temps : rien que pendant le temps que vous avez mis à lire cette critique, les glaciers ont encore reculé de plusieurs mètres.
Thierry Raboud, Un monde en liquidation – Histoires postglaciaires, éditions Baconniere, mars 2026, 124 pages, 20.70 CHF