Aller-retour : l’être humain face à la machine

Le festival bisannuel « Aller-retour » consacré à la traduction a eu pour devise cette année : « faire corps – verkörpern – corpo a corpo ». Ces trois termes ont été scandés tout au long de la journée et avant chaque échange. Ils nous empêchent d’oublier l’importance de l’humain qui se trouve derrière toute traduction. Le festival est justement l’occasion de mettre en avant le travail de ces humains, ou plutôt de ces traducteurs et traductrices. Au fil de la journée, ceux-ci ont débattu, avec d’autres intervenant.e.s, sur le multilinguisme en Suisse, sur la traduction pour le théâtre ou encore au sujet de la langue comme identité.

Une table ronde, intitulée « L’IA : le prix des algorithmes », mérite un intérêt particulier, car elle porte sur un enjeu actuel, qui prend de plus en plus de place. L’objectif de cette discussion était de « faire corps » face à ces machines qui évoluent très rapidement et qui menacent les professions à haute compétence cognitive. Faut-il s’inquiéter de l’ouragan qui risque de s’abattre dans un avenir proche ? Ou peut-on plutôt considérer l’IA comme un outil possible de collaboration entre l’humain et la machine ?

Le problème du manque d’éducation numérique a été abordé dès le début de la discussion par le journaliste et auteur Matthieu Ruf. Il a constaté cette lacune lors de l’écriture de son livre Les mystères de l’IA et incite les citoyen.ne.s à s’informer sur ces nouvelles technologies. La juriste Maya Dougoud a appuyé ce point de vue. Elle recommande la formation et la sensibilisation des individus et des entreprises à l’usage de l’IA. Mieux comprendre ces machines et s’intéresser à leur fonctionnement et leurs limites apparaît être une première solution pour pouvoir y résister.

Le traducteur Valentin Decoppet, quant à lui, a pris la position de celui qui ne se sent pas menacé par ces nouvelles technologies et qui a bien conscience de leurs lacunes. Il a d’ailleurs récemment traduit La Machine de Georges Perec, un texte qui interroge le potentiel créateur de l’informatique jusqu’à ses limites. Cet ouvrage illustre bien le positionnement à contre-pied du traducteur. Lors de la discussion, Valentin Decoppet a effectivement veillé à mettre en avant les défaillances des IA : fonctionnement par probabilités, sources non mentionnées et impossibilité d’accéder à la réflexion derrière la réponse générée.

La discussion s’est également tournée vers l’aspect juridique qui est intimement lié au développement de ces nouvelles technologies. La question du droit d’auteur, en particulier, a suscité l’intérêt de tous les intervenant.e.s, car elle les concerne chacun dans son domaine respectif. Valentin Decoppet a blâmé le pillage de données en critiquant les entreprises de la tech qui se cachent derrière le principe du « blind box ». Cette excuse consiste à affirmer qu’il est impossible de déterminer quel pourcentage d’un texte écrit par quelqu’un d’autre a été utilisé dans la réponse générée par l’IA. Maya Dougoud a confirmé que la législation est actuellement insuffisante et trop lente pour gérer ce type de problème.

Que peut-on faire si même la justice est impuissante ? Face à cette question, le public présent dans la salle semble pessimiste : peut-on vraiment lutter efficacement contre de tels abus ? La déception des spectateurs est vite oubliée grâce à un discours très optimiste de la part de Matthieu Ruf. Il encourage chacun et chacune à sortir de la logique de l’inéluctable et à se rebeller contre la suprématie des GAFAM. « Qu’est-ce que je peux faire dans ma vie pour y résister ? », voilà la question que tout le monde devrait se poser.

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