D’aussi loin que me revient la mémoire des jours anciens

Voilà. C’est avec cette préposition que débute Apprends-moi à danser, le troisième ouvrage de Louis de Saussure, paru cet automne aux Éditions de l’Aire. Voilà c’est à la fois l’introduction d’un récit encore vif et palpable – « Voilà ce que je vous présente, tout est là, juste sous vos yeux » – et la conclusion d’une époque définitivement passée – « Voilà en quoi consiste mon histoire, tout est dit, tout est révolu ». Mais mon histoire, nous dit l’auteur, c’est surtout leur histoire, notre histoire : le souvenir de toute la famille russe ; une vaste histoire de vie. C’est Babou la grand-mère, Nissim l’oncle juif, tante Nina et tant d’autres, un père et une mère, l’un genevois, l’autre russe, tous deux de bonne famille, tous deux unis par une profonde aversion de la superficialité. À travers ces visages, Louis de Saussure raconte le poids de la guerre, celui de l’exil, la force des liens familiaux, les questions d’un enfant, les constats d’un adulte, ceux qu’on oublie, ceux qui restent, ce que l’on oublie et ce qu’il reste : Il fallait donc redécouvrir cette histoire, peu à peu, la reconstituer morceau par morceau car, dans mon enfance, les noms, les lieux, les épisodes, n’étaient lâchés qu’à l’avenant, au hasard d’une conversation qui prenait soudain un tour inattendu. En redécouvrant son passé, l’auteur l’accepte, s’en libère, tout en en faisant le socle de son présent.

 

Le souvenir du souvenir

La mémoire est trop étroite. Et pourtant Saussure se rappelle. Les autres aussi se rappellent. Le souvenir forme une chaîne aux maillons infinis : elle qui se souvient de ceux qui se souviennent de tout ce qui fut perdu. Il imprègne les objets, les sons, les odeurs et, avec des allures de madeleine proustienne, le souvenir émerge dans les goûts des plats partagés (Ma Russie était très culinaire). À aucun moment l’auteur n’a la prétention d’offrir une vérité, une histoire à laquelle il faut absolument croire. Il reconstruit la sienne, à sa manière, offrant au lecteur non pas le statut de témoin, mais celui de partenaire actif dans la reconstruction d’un passé rendu présent par l’écriture. L’imprécision, le hasard du surgissement et le désordre sont rois : Je ne connais les détails de l’exil que par quelques paroles glanées, quelques anecdotes parvenues jusqu’à moi et qui se mélangent, perdent leur chronologie. La réminiscence n’est jamais présentée comme un retour au point A depuis le point d’arrivée B, mais toujours comme un ensemble de courbes qui s’entrecroisent, se superposent et, surtout, se dessinent encore. Hier refait surface mais Saussure l’intègre dans l’aujourd’hui, encourage le lecteur à retracer ses propres lignes et à les diriger vers un avenir maîtrisé : Il aurait fallu… Mais que faire ? 

 

Entre deux langues

Mais que faire avec des mots ? Comment dire le souvenir d’un lieu, d’un pays sans également dire sa langue ? Le lecteur sera probablement déçu qu’un linguiste ne cherche pas à l’initier à la subtilité des sonorités russes, qu’il ne lui donne pas à voir l’exotisme de cette langue. Mais Saussure traduit (Il fait déjà nuit quand j’arrive rue Basseinaïa (rue de la piscine)), Saussure fait entendre la poésie de Pouchkine, il définit des termes et les réutilise plus tard, par connivence avec son lecteur. Il donne même à lire du russe, tout en montrant la distance qui sépare la langue héritée de sa mère de celui de son père : Comment rendre le génie de ces mots russes tout simples en français ? Impossible. Alors comment raconter son histoire en langue française ? Comment offrir sa Russie, celle qui, par sa simple évocation, implique que la vie se remplisse de mystères, d’histoires inouïes, de coïncidences absurdes, d’aventures implausibles et pourtant réelles ? Il faut tenter de dire, dire différemment, oser dire ce qu’on ne dit pas et trouver son ton, le ton le plus à même de reproduire son attache à la langue qui nous a habité et qui résonne encore en nous, maintenant que tout a changé.

 

Trouver son ton

La tonalité juste, Saussure l’a trouvée, notamment dans les échos qu’il propose. Le début et la fin du récit offrent ce même passage : Et repassant par là, l’instant d’après ou dans cent ans, le parfum rencontré nous rappelle ce jour d’autrefois […]. Il en est de même pour le lecteur qui, au détour d’une page, se souvient d’un propos, d’une image, comme si les canaux internes de la mémoire se creusaient également entre les lignes, l’égarant aussi bien dans les méandres du texte que dans ses souvenirs personnels. Si l’émotion enfantine de celui qui se rappelle est parfois merveilleusement transposée, le côté trop doucereux de l’expression vient fréquemment affaiblir la subtilité du souvenir. L’auteur n’a pas su résister à quelques tournures kitsch et trop pleines de bons sentiments – Ces lectures sont de fébriles dégustations de l’eau vive qui irrigue l’humanité ; Son discours est comme une musique qui embrasse tendrement tout l’auditoire–, ce qui est fort regrettable quand se présentent des descriptions aussi efficaces que ce Hilton laid comme un pâté renversé sur une nappe blanche. Certains passages dressent si bien les portraits, d’une manière à la fois singulière et suffisamment caricaturale pour que chacun puisse y reconnaître l’un des siens : Il fumait des Gauloises ou des Caporal, bref des choses très françaises, et en somme il se voulait très parisien dans son indépendance d’esprit, son rire de fumeur buveur blagueur de zinc du coin de la rue, ses habitudes et sa manière d’imiter ce qu’il croyait être l’accent suisse (lui qui avait une pointe d’accent russe) devant mon père que cela guindait encore plus, lui qui se revendiquait plus parisien encore (et n’avait pas l’ombre d’un accent d’ailleurs). Véritable palimpseste, Apprends-moi à danser consiste en la somme de toutes nos histoires, la leur, celle de Saussure comme celle du lecteur, mais également celles des Russes exilés, des Suisses, des Parisiens, des vivants et des morts ; en somme, le support d’un unique récit aux multiples embranchements : celui de l’être humain.

 

 

Louis de Saussure, Apprends-moi à danser, Éditions de l’Aire, 2018, 156 p., 25.-.

Une réflexion sur “D’aussi loin que me revient la mémoire des jours anciens

  1. Bonjour et merci infiniment pour cette lecture attentive et très juste (y compris dans ses critiques tout à fait justifiées).

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