Destins en escale, vies en collision.

Dans l’aéroport de Genève, ce non-lieu où les corps s’entassent sans jamais vraiment se rencontrer, Laurence Boissier cherche à saisir l’invisible : les attentes muettes, les solitudes discrètes, les rêves en transit. Chaque personnage y porte ses espoirs, ses peurs, ses désillusions, et le lecteur découvre ainsi une pluralité de destins réunis dans un même lieu, un même instant. L’aéroport devient un espace où solitude et mouvement coexistent, fait de brefs instants et de longs silences.

Épisodique et concis, Londres 13h30 se construit peu à peu, par petites touches. Chaque personnage n’occupe la scène qu’une ou deux pages avant de ressurgir plus tard dans le récit. Leurs trajectoires se croisent avant de s’éclipser, pour réapparaître plus tard. Pas de trame centrale, pas de suspense narratif, mais une succession de scènes qui composent un kaléidoscope fragile et intime. Émilienne, dont le regard acéré tente de capter la vie des autres pour combler le vide de la sienne, tandis que son histoire familiale, et en particulier l’ombre de son père, semble hanter ses pensées ; Hadjira, femme de ménage effacée, dont l’absurdité du geste – placarder sa propre disparition – fait vibrer une note tragique ; Raoul, architecte obnubilé par les structures et incapable de voir les âmes qui les habitent ; ou encore Théodora, photographe, qui traque des moments fugaces sans jamais en être partie prenante. Tous cherchent une présence, un contact, un sens et se heurtent à l’indifférence du lieu.

L’écriture, sèche et épurée, dit l’essentiel avec presque rien. Un geste, un mot, un sourire suffit : « Elles échangent deux trois mots. N’ont pas besoin de plus. » Il y a dans ce roman quelque chose du regard camusien sur l’absurde et la solitude. Comme chez lui, les êtres sont confrontés à l’étrangeté du monde, à sa brutalité sourde, mais aussi à la beauté des instants. Boissier, certes, va moins loin dans la quête philosophique. Ici, tout passe par les non-dits, les ruptures de rythme. On lit entre les lignes, et c’est là que tout se joue. Mais cette richesse a un prix. La multitude de personnages, aussi fidèle soit-elle au décor, finit par brouiller les repères. On s’attache, puis on perd le fil. On revient en arrière pour raccrocher une voix, un visage, une émotion. Le roman gagne en densité ce qu’il perd en lisibilité. Et malgré la construction page par page, la lecture demande de la concentration. Trop, parfois. À travers cette mosaïque humaine, le roman déploie une atmosphère puissante, capable de faire exister un personnage par une simple liste de courses ou un bout de journal intime. Avec une finesse remarquable, Boissier donne vie aux détails les plus imperceptibles. L’ensemble évoque le cinéma de Jeunet dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, où chaque trajectoire semble autonome, tout en participant à un tout cohérent. Mais ici, la tendresse se teinte de mélancolie : ces êtres solitaires, emportés par le flux du monde, se reverront-ils un jour ?

Texte posthume, Londres 13h30 résonne d’autant plus fort qu’il a bien failli disparaître, le manuscrit ayant été égaré avant d’être retrouvé, par hasard. Comme si le livre lui-même, à l’image de ses personnages, s’était perdu avant de retrouver sa place. Un ultime cadeau de Laurence Boissier, une œuvre à ressentir autant qu’à lire, un instant suspendu, discret mais profondément marquant.


Laurence Boissier, Londres 13h30, Art et Fiction, 2025, 112 pages, 19,50 CHF.

Image générée par IA 

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