Spleen, sexe et rock’n’roll

Les mains dans le cambouis et les genoux aussi

C’est l’histoire d’un mec banal qui n’en finit pas de trébucher. La vie lui arrache tour à tour sa Gina, son travail, son peu de stabilité. Mais attention : quand André Pastrella s’enfonce, c’est joyeusement, négligemment fougueux, des terrasses des Pâquis aux salons échangistes, de filles en filles (André cherche à séduire) et de pages en pages (André voudrait publier), seul au milieu de la foule bigarrée, perdu entre l’ami de toujours, trafiquant d’antiquités, et les femmes, Suzy la prostituée thaïe, Cynthia la collègue attrayante comme un second choix, ou Judith du bureau de réinsertion professionnelle, aussi superbe que camée. Une gorgée après l’autre, sans modération, le tutti-frutti alcoolisé devient explosif et se teinte d’un optimisme un peu naïf : si les histoires d’amour finissent mal en général, arriver systématiquement en bout de piste ne mène pas forcément à la catastrophe.

 

C’est l’histoire d’un mec

Banana Spleenraconte les histoires d’un mou rêveur. Devant son existence qui se fragmente, notre ordinaire bonhomme se voit écrivain. La fiction, c’est cette prise qui le raccroche à un monde dans lequel tout semble disparaître, sombrer ou mourir. Et quand l’inspiration suit le même chemin, ne restent que des ébauches – souvent banales ou grossières – disséminées dans le livre. Ainsi Banana spleenest un miroir : c’est à la fois l’œuvre de Joseph Incardona et le recueil de nouvelles de son anti-héros, un objet sarcastique qui s’amuse à brouiller les frontières. Car si André Pastrella se cherche encore, Joseph Incardona maîtrise son art et se montre incisif, capable de décimer nos idéaux en un coup de crayon, tout en magnifiant les épisodes de triviale obscénité. La nouvelle n’est jamais loin, et les chapitres courts, envolés, aussi terre-à-terre que poétiques, transportent le lecteur dans un monde absurde et électrique :

Je me suis penché pour l’embrasser sur la nuque, près de l’oreille, là où l’odeur de sa peau reste vive et intacte. Les vitres étaient embuées à cause de la chaleur du four. Les lasagnes seraient encore meilleures réchauffées. Dehors, une pellicule de neige recouvrait le balcon. Tout allait bien, bordel. Pourquoi cette nostalgie, tout à coup, ce sentiment soudain de perte ?

 

Jamais deux sans trois

Incardona, cet auteur au cul entre deux chaises, récompensé par la 9èmeédition du prix du Roman des Romands pour Permis C(devenu pour Pocket Poche Une saison en enfance), vient confirmer son ancrage en Suisse et en France et nous offre une édition remaniée, un Spleen revu, corrigé, augmenté, remastérisé douze ans après sa première sortie.C’est désormais l’ensemble de la trilogie consacrée à son alter ego, André Pastrella, avec lequel il partage les sonorités d’un nom italo-francophone, qui est publiée aux éditions BSN Press.

 

De l’humour noir au rire jaune

Dans sa nouvelle édition, la couverture se donne un coup de bistouri et arbore des couleurs vives qui viennent rehausser l’humour caustique propre à notre Sullivan version rock. C’est cette atmosphère qui se diffuse au fil des pages, soutenue par une écriture qui joue de dialogues avec d’autres mondes, musique et pop culture en tête. Bref, c’est tout l’univers d’Incardona, dont la plume a titillé le roman noir, policier, la bande dessinée, le théâtre ou encore le cinéma, qui s’invite dans Banana Spleen, pour nous donner un monde  le paradis était peut-être une baignoire remplie de mousse, une parenthèse inachevée et, au fond, il n’était jamais très loin de l’enfer. Sans tabou ni limite, ce récit cabossé nous donne l’ivresse avec la gueule de bois, dévoile les corps et leurs sexualités, mais ne transgresse jamais tout à fait la frontière de l’impudique. Il réussit l’exploit de condenser des enjeux psychologiques et sociaux d’une rare violence – la mort, le chômage, l’argent, les pulsions – sans quitter sa légèreté grinçante, une tonalité noire à l’acidité d’un jaune citron dont la saveur serait presque douce sous l’écorce.

 

Joseph Incardona, Banana Spleen, Roman, Collection fictio, BSN Press, 2018, 320  pages
28.00 CHF | € 23.00

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