Fragments d’humanité acidulés

« Il écarquille les yeux. ‘Parce que tu es suisse…’ […] En plus, ça veut dire quoi, être suisse ? Parce qu’en Suisse, on est censé être plus discret, plus taiseux, moins curieux ? Et toi, c’est parce que tu es conne que tu poses cette question ? Évidemment, comme il est suisse, il ne le dit pas, cependant, il le pense très fort. »

Cette citation révèle aux lecteurs le ton délicieusement grinçant d’Erasmus, le premier, et très réussi, recueil de nouvelles d’Élodie Glerum, paru aux Éditions d’Autre Part. Au fil de six textes, l’auteure romande élabore des personnages confrontés aux travers plus ou moins âpres de l’existence. La nouvelle qui inaugure le recueil, La méthode suisse, met en scène un jeune homme expérimentant les affres de la cohabitation. Les confrontations entre les colocataires permettent à Élodie Glerum d’explorer la réputée neutralité suisse. Sans jamais se départir d’une certaine ironie, elle expose avec justesse l’attitude « ce n’est pas parce qu’on ne dit rien, qu’on n’en pense pas moins » qui est chère aux Helvètes. Les deux textes suivants, Le revenant et La perfection, abordent des sujets plus rudes. Le premier offre le portrait d’un professeur se remettant miraculeusement d’une grave maladie, et le second, celui d’une jeune femme ayant grandi à l’ombre de la réussite de sa sœur. Jean-Marc le robot, quatrième nouvelle du recueil, renoue avec la légèreté de La méthode suisse en suivant les pérégrinations d’un groupe d’amis en voyage à Venise. Tandis que les deux derniers textes, Ysbwriel et Llandudno, terminent le livre sur une note douce-amère. Ysbwriel relate l’expérience désenchantée d’un étudiant en séjour Erasmus et Llandudno livre les tourments intérieurs d’une danseuse sur le déclin, qui réalise être passée à côté de ce qui aurait pu être une histoire d’amour.

La condition humaine, et parfois plus précisément les interactions humaines, sont au cœur des nouvelles qui composent Erasmus. Ce titre prend donc plusieurs significations : dans le cas de la cinquième nouvelle, c’est le sens littéral d’Erasmus qui s’applique, mais, en ce qui concerne les autres, il faudrait plutôt y voir une référence à l’humanisme d’Érasme de Rotterdam. Et c’est avec brio que la jeune écrivaine exploite le genre de la nouvelle pour sonder les aléas de l’âme humaine lors de situations précises. Elle cerne ses personnages d’une plume adroite, qui ne s’alourdit d’aucune fioriture. Elle réussit aussi à relever le défi que pose le format court de la nouvelle, à savoir rendre à un personnage toute sa complexité en seulement quelques pages.

Élodie Glerum donne la voix à des êtres qui, sans pour autant faire figure de marginaux, s’inscrivent, à première vue, à l’envers de la norme. A l’image du personnage central d’Ysbwriel à qui une camarade de classe déclare : « […] Erasmus, ça devrait pas être une corvée. Là, t’en parles comme si tu partais en échange à Payerne. » Dans cette nouvelle comme dans Le revenant, l’auteure déconstruit la norme à travers l’attitude peu conventionnelle de ses personnages. Si Erasmus est considéré dans la mémoire collective comme étant une expérience marquante, pouvant aller jusqu’à transformer une vie, le personnage d’Ybwriel démontre, justement, l’envers de ce mythe. Tandis que, dans Le revenant, un professeur questionne sa rémission au lieu de s’en réjouir. Élodie Glerum nous livre une nouvelle déconstruction, celle d’une expérience qui est généralement perçue comme une incitation au changement. Au lieu de modifier sa manière d’enseigner pour éveiller l’intérêt de ses élèves, le professeur n’en fait rien : « Il ouvre le cahier de classe, s’apprête à passer en revue les verbes qui demandent le datif. Il aurait pu y renoncer, il aurait eu cette issue. Malgré tout, il était revenu. » Le retour à la vie est ici perçu dans son sens littéral, sans l’aura mythique qui l’entoure traditionnellement.

La force des fragments d’humanité qu’Erasmus dévoile réside donc principalement dans la capacité d’Élodie Glerum à donner à voir l’envers des lieux communs (la neutralité suisse, une rémission, un séjour Erasmus…). Cependant, deux nouvelles, La perfection et Jean-Marc le robot, abîment l’harmonie du recueil. Le premier des deux textes détonne de par la banalité de son sujet. Contrairement aux autres nouvelles qui brillent en originalité, La perfection revisite une thématique qui l’a déjà été à de nombreuses reprises, et Élodie Glerum ne déconstruit rien cette fois-ci. Il est vrai que la matière de Llandudno, soit la déception existentielle rencontrant l’amour malheureux, surabonde en littérature. Mais, le prisme par lequel l’auteure l’aborde ainsi que la particularité des détails qui affleure dans la narration font toute la différence. En effet, il est rare de trouver un banquier zurichois ayant « la gueule du Suisse toto typique » parmi les grandes figures romantiques littéraires. De son côté, Jean-Marc le robot a pour lui le défaut d’être d’une trop grande légèreté en regard des autres textes. D’une certaine gratuité, cette nouvelle laisse perplexe ainsi que sa mise en exergue en quatrième de couverture.

Malgré ces quelques (rares) bémols, Élodie Glerum s’impose avec Erasmus comme l’une des nouvelles voix de la littérature suisse romande à suivre avec attention. Déjà auteure d’un premier ouvrage La Belle Époque (Paulette éditrice), elle participe également au collectif AJAR. On ne peut qu’attendre avec impatience ces prochaines créations, en espérant qu’elle ne se départisse pas de cet humour acidulé qui caractérise son écriture.

 

Élodie Glerum, Erasmus, éditions d’autre part, 2018, 158 pages 25 CHF / 20 euros.

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