L’œuvre à la racine, romancer le poète

Chronique d’une vie fraternelle

Madeleine et Gustave vivent dans la ferme familiale avec quelques chats. Les saisons passent, les étés sont trop courts et les feuilles tombent plus vite que Gustave Roud, poète du Jorat décédé en 1976, ne remplit les pages de son grand projet :

Assis à son bureau qui croule sous des kilos de papier, il relit ce qu’il a écrit ce matin, le nom des fleurs qui vont mourir. C’est ce qu’il doit faire, une fois de plus : extraire quelques morceaux du petit pactole de ses journées et de ses nuits et tenter de leur donner une forme, juste ça. Il verrait bien une fiction : une histoire simple et lumineuse bâtie autour d’un personnage central qu’on suivrait le long d’une ligne tendue tout entière vers un rebondissement final. Il sait qu’il en est incapable. Il s’en tiendra aux lumières, aux saisons, aux faits et gestes.

 

A la lumière de la plume

Le soleil brûle les torses de travailleurs agricoles et impressionne la pellicule dans l’appareil photo de Gustave. Dans Là-bas, août est un mois d’automne, Bruno Pellegrino manie les lumières naturelles, les réfléchit et rend palpable l’atmosphère désuète de la ferme Roud, isolée dans la campagne vaudoise des années soixante.

 

Architecture entre lettres et terreau

Les saisons rythment l’ouvrage, du printemps attendu au prochain printemps, on regarde éclore les fleurs dont Madeleine et Gustave connaissent les noms sur le bout des doigts. Enfant, Gustave faisait des discours aux plantes, raconte Madeleine. Adulte, il tente de cartographier en poésie la géographie secrète de l’univers, inscrite au creux des plaines du Jorat. Il en tire une « œuvre mince gagnée pied à pied sur le territoire du doute, arrachée in extremis aux dangereuses zones de silence qui toujours menacent ». Bruno Pellegrino s’empare de cet univers métaphorique qui lie la création littéraire à la nature. Les pages sont des feuilles, les idées fleurissent puis flétrissent, Gustave écrit sous les arbres et, de ses mots, balise le paysage – les vers passent de la terre aux strophes des poèmes. Si ce lien est pertinent pour parler de Gustave Roud, on reprochera à l’auteur d’insister parfois un peu trop sur cette parenté ; les lectrices et lecteurs auraient sans doute plaisir à se sentir plus libres de leurs associations d’idées.

 

Des calques de temps

Bruno Pellegrino nous présente une composition de faits qui, de 1969 à 1972, rythment la vie retirée de ce drôle d’oiseau vouté et de cette grande femme au dos droit et à la tête haute. Dans sa démarche narrative, l’auteur ne prend pas de sentier linéaire. Fasciné par la manière dont ses personnages savent « éprouver l’épaisseur des jours », il réussit à poser sur leurs journées des calques de passés et de futurs – le bruit des chars sous celui des moteurs des voitures, la femme confirmée dans la robe de fête de ses vingt ans. Bruno Pellegrino démontre un véritable talent pour tresser ces couches de temps, ou d’action ; par exemple quand il raconte le suicide d’un ami de Gustave en même temps que le refus du congrès américain de poursuivre le financement du Boeing 2707. Des liens inattendus surgissent et les deux thématiques s’enrichissent mutuellement.

 

 Travaux manuels

Pellegrino insiste sur les gestes transmis que Madeleine et Gustave exécutent et qui les placent dans une rythmique collective et intemporelle. Ainsi, les mains sont omniprésentes tout au long de l’ouvrage ; rassurantes, végétales et vénéneuses ou violettes et blessées, toutes semblent faire écho aux mains de l’écrivain qui travaillent.
Si l’on pense naturellement aux mains de Pellegrino, il y a aussi celles de Gustave et Madeleine Roud. « Ce roman est une œuvre collective », déclare l’auteur dans sa note d’accompagnement. Membre du collectif littéraire l’AJAR, Bruno Pellegrino est un travailleur des formes et son livre contient tout à la fois un travail d’hommage, d’archiviste, de recueil de témoignages et de création littéraire. En plus de s’être imprégné du poète avec sensibilité, l’auteur a lu les carnets archivés de la sœur et du frère. Il en a extrait des brins de phrases, il a aussi sélectionné des anecdotes glanées auprès de Doris Jakubec ou Daniel Maggetti et arrangé le tout avec une délicatesse d’orfèvre et un véritable talent littéraire. En position de narrateur, Bruno Pellegrino reste en retrait, osant quelques apparitions par lesquelles il rappelle la place de l’imagination dans ce récit d’hommage, résistant à l’autofiction tout en offrant une magnifique place à la secrète Madeleine.

 

Bouquet réussi

Hommage libre au poète et à sa sœur, le roman propose une réflexion mélancolique sur le temps qui file et se défile, sur la solitude, sur la face cachée des gens que l’on croit connaître, sur l’écriture. Il y a une tentation de placer ce roman dans la tradition poétique des « tombeaux », un tombeau de facture nouvelle, végétal et sans grandiloquence.

 

Emma Schneider

 

Bruno Pellegrino, Là-bas, août est un mois d’automne, Éditions Zoé, 25 CHF.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *