Florian Eglin mise double : alors, bide ou jackpot ?

Florian Eglin ? Jamais entendu ? Eh bien, ce n’est pas grave. Pas besoin de savoir qu’il a déjà publié, entre 2013 et 2015, une trilogie consacrée à Solal Aronowicz. Solal Aronowicz ? Oui, ce personnage aussi « brutal et improbable » que l’annonçait le titre du premier opus. Ne retenez pas non plus qu’il a publié un quatrième livre, Ciao connard, en 2016. Tout ce que vous devez savoir, c’est que l’écrivain genevois mise double en ce début d’année 2019 : publier deux bouquins presqu’au même moment. Mais il se tire une balle dans le pied, me direz-vous ! Pas si sûr, et ce pour plusieurs raisons. Jouons donc avec Eglin : les cinq dés du Yahtzee en sont jetés !

 

Premier point, que je marque. J’ai lu pour vous Il prononcera ton nom, le premier des deux livres. Une thématique ancestrale, celle d’un jeune couple, dont une ado jeune, très jeune, trop jeune, qui en son ventre porte un enfant de lui. Bien entendu, ils ne sont pas d’accord sur son sort : elle veut le garder, lui veut l’avorter. Alors, dans ma position de lecteur masculin moderne, je me sens un peu froissé. Pourquoi toujours ce même refrain, vu et revisité, du garçon ignoble, cru, froid, vomissant d’injures, et de la jeune fille si « candide », si irréprochable et « gentille » ? Mais l’astuce est là, justement ! Il aurait peut-être été trop « délicat », trop antiféministe de mettre en scène un jeune papa fier de l’être, reprochant à son amie de vouloir jouir librement de son corps, même au prix du meurtre d’un fœtus. Non, ici, Eglin inverse une seconde fois cette inversion des clichés, pour nous projeter à nouveau dans le schéma « classique » du méchant jeune homme et de la bonne adolescente. De la sorte, il montre avec plus de vigueur que ce combat est aussi un combat de femmes contre femmes. Alexandra, la jeune ado de cette pièce – car, oui, c’est une pièce de théâtre – se rebelle contre certaines « Effigies », de petites statuettes féministes ou féminines qui constellent la pièce. Et en particulier contre l’Effigie de « Simone Veil, Celle qui survécut, et qui donna son OK pour liquider des non-nés ». Oui, Alexandra n’a que ça en tête : faire reconnaître à tous, et surtout à son copain, et aux amis de celui-ci, que l’enfant qu’elle porte est bien un enfant, et non un « sac de cellules », quoi qu’en dise le droit suisse. Mais jetez donc les dés, car le temps passe !

 

Trois fois quatre points ; vous menez ! L’originalité de la composition. Nous avons donc affaire à une pièce de théâtre, avec des personnages. Mais encore ? Une didascalie qui s’exprime librement et émet des jugements de valeurs. Une Voix-Off qui semble être un mélange de pensées intérieures d’Alexandra, de quelques-unes d’Eglin, d’un narrateur peut-être, de celles des spectateurs et des lecteurs semble-t-il. Cette voix qui est en eux, et qu’ils taisent, cette voix qui peut être seulement entendue, parfois par Alexandra, et surtout par la didascalie, avec laquelle la Voix-Off dialogue et se frite la fraise. On y trouve aussi des « kuroko », machinistes du théâtre traditionnel japonais, qui ici nous rappellent en permanence que la pièce est fausse, truquée, à l’instar d’un Brecht, et tout à la fois qu’elle se mêle à la réalité, que la réalité est finalement aussi crue que la pièce représentée. À mon tour de tirer les dés !

 

Mauvaise donne ; décidément, je suis conquis ! Le deuxième livre d’Eglin, En pleine lumière, présente la vie de Luca, un écolier du secondaire I qui aime « faire le con », comme il le dit lui-même, pour se faire gicler de la classe. Car à ce niveau, il fait la compétition avec un camarade : chaque exclusion leur vaut un point, et ils sont pratiquement toujours à égalité ! Jeu de « cons », peut-être. Pas bien méchant me direz-vous ? Eh bien en fait, si ! On suit Luca dans l’univers violent des adolescents, un univers qui est le sien et dans lequel pourtant rien ne lui plaît. À l’exception du dessin et du MMA, bien sûr, mix d’arts martiaux, qu’il visionne sur Internet, à la télé, et surtout qu’il rêve de pratiquer !

 

Ah, mais c’est pas vrai ! Trois fois le chiffre cinq ! Vous allez me plumer à ce jeu ! D’accord, d’accord, j’avoue ! Le bouquin a plus de relief qu’il n’y paraît. Non, ce n’est pas un livre pour ados, selon moi. C’est un livre d’ados pour adultes. Pourquoi ça ? Parce que je suis persuadé que les ados qui aiment lire ne l’aimeraient pas, pour la plupart, car beaucoup trop violent dans ses termes, ses expressions. Et les ados qui pourraient s’identifier à Luca et aux autres personnages du livre seraient sans doute eux aussi des passionnés de combats sanglants, d’insultes en tous genres, de jeux vidéos brutaux, de télé et, tout comme Luca lui-même, ils n’aimeraient sans doute pas la lecture en général. Finalement, un peu comme le révèle Kevin dans Il prononcera ton nom, les ados de cette trempe ne lisent pas, ou alors ils s’en cachent, de honte (mais bien sûr, comme Kevin, les cas particuliers existent toujours !) Et alors, pourquoi donc ce livre qui, on ne va pas se mentir, comporte de nombreux lieux communs, un peu faciles, serait-il susceptible d’intéresser un adulte ? Parce que, en tant qu’ancien enseignant d’allemand pour des apprentis en difficulté scolaire, j’ai personnellement été touché. Parce qu’Eglin est lui-même enseignant de français au secondaire I, à Genève, qu’il est lui-même ceinture noire de judo et qu’il sait de quoi il parle. Parce que des tas d’adultes, parents, tantes ou enseignants, ne savent plus comment réagir face aux réactions impossibles de leurs ados. Lieux communs, oui. Thématique antique, certes. Mais dialogues modernes, d’une violence verbale réaliste et tout aussi surprenante. Alors, pour toutes celles et ceux qui s’apprêtent à enseigner, ou pour les parents qui ne savent plus comment réagir, ce livre peut s’avérer intéressant.

 

Il a passé la main sur son visage. Ça lui a déformé la figure. Ses yeux étaient rouge sang.

– Tu vas te calmer, Luca ?

J’ai haussé les épaules. Je l’ai pas regardé. Toujours pas.

– Je pense.

– Pas moi.

J’ai pas vu venir la baffe. Les beignes de mon père, je les voyais jamais venir.

 

À mon tour ! Et…. Yahtzee ! Je gagne la partie, et le droit d’abattre ma dernière carte ! Quand j’étais moi-même un jeune ado, j’étais un fan inconditionnel de Prince of Persia : Sands of Time, le célèbre jeu vidéo qui par la suite a été adapté au cinéma. Mais lorsqu’est sorti le deuxième opus, Warrior Within, j’ai été très déçu. Il ne s’agissait plus de vaincre des créatures des sables, mais de tuer des êtres humains réels, avec des jets de sang à profusion. J’avais l’impression d’avoir acheté du sang. L’ennui, c’est que, avec Eglin, il me reste dans les mains le même sang chaud qui me glace l’échine (au moins, pas d’indifférence !) Malgré toutes les originalités que l’on peut trouver à ces deux livres, tous deux sont d’une extrême violence, qui aurait parfois de quoi rivaliser avec celle de Daesh. En pleine lumière est d’une violence plus simple, plus directe, une violence verbale surtout, physique aussi. Près de quatre mots sur cinq sont des insultes abruptes, si bien qu’on se demande par quel génie la phrase demeure encore compréhensible. Dans Il prononcera ton nom, la violence se fait graduelle. D’abord prévisible, elle déborde ensuite totalement de la limite du supportable et nous donne à voir ce que nous préfèrerions ne pas voir. S’il s’agissait de la réalité, on interviendrait, on s’interposerait, on dénoncerait l’acte à la police. Mais ici, que faire ? Dénoncer un être fictif ? Oui, Eglin veut nous déranger, veut bousculer notre amour « suisse » de la passivité, de l’inaction. Une forme de catharsis. Certes. Et oui, dans chacun de ces deux récits, le vécu de l’auteur se sent à pleins poumons, ce qui ajoute une bonne dose de réalisme. Mais il faut tout de même apprécier la cruauté la plus infâme pour lire ces bouquins. Or je sais que certains de mes contemporains sont ainsi, et je conclurai donc en disant que ces ouvrages s’adressent à celles et ceux qui, à la violence des actes, aiment joindre la violence des mots.

 

Mais en fait, je ne peux pas vous laisser sans répondre à la question initiale : bide ou jackpot ? Contrairement à ce qu’on pourrait penser, publier deux livres à la fois peut être une vraie idée de génie (surtout lorsqu’ils sont aussi petits et, j’imagine, si rapidement écrits). Et pourquoi donc ? Parce que, comme la pieuvre d’Il prononcera ton nom, Eglin attire ainsi dans ses tentacules un lectorat composite, formé des lecteurs de ses précédents ouvrages, des adolescents fous de MMA, des couples adolescents, de celles et ceux qui se posent des questions sur l’avortement, des parents et enseignants qui ne savent plus que faire avec leur ado, et bien entendu des critiques littéraires tels que moi, qui écriront de bonnes ou mauvaises choses, vraies ou fausses, subjectives en tous les cas, et qui finalement (et c’est tant mieux) n’auront pas un impact fou sur le succès ou l’insuccès de ses œuvres !

 

Éric Bonvin

 

À lire, donc, selon vos affinités :

  • Florian Eglin, En pleine lumière, Lausanne, Giuseppe Merrone Éditeur (BSN Press, Uppercut), 2019, 70 pages, 13 CHF.
  • Florian Eglin, Il prononcera ton nom : mystère contemporain, Genève, Éditions la Baconnière, 2018, 128 pages, 20 CHF.

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