Après le monde : mode d’emploi, avertissement ou simple fiction ?

Au moment d’écrire ces lignes, Monsieur Corona s’installe partout dans le monde et crée des vagues de panique successives. C’est probablement très cliché de commencer comme ça mais je me devais d’en faire mention dans la critique d’un roman post-apocalyptique. Cette case cochée, passons à présent à la littérature.

Dans la culture populaire, le genre post-apo est très prisé depuis déjà quelques décennies sous des formes diverses. Pendant la guerre froide dominée par la menace et la peur de la guerre nucléaire, bon nombre de mondes fictifs furent anéantis par un peu d’uranium 235 mal géré. La menace zombie, allégorie du consommateur écervelé, a également un joli tableau de chasse de villes entièrement ravagées. À l’inverse, avec Après le monde, Antoinette Rychner décrit une apocalypse et ses conséquences d’une manière on ne peut plus réaliste et vraisemblable. Cette dernière étant influencée et inspirée par le collapsologue Pablo Servigne (très intéressant, je vous recommande de vous pencher sur ses réflexions) et d’autres spécialistes (une médecin et une horticultrice), le récit s’ancre dans un réel familier et donc dérangeant. À ce niveau du compte-rendu, j’ordonne tout simplement aux fans de post-apo et aux amateurs de survivalisme de se procurer ce livre au plus vite. Vous ne serez pas déçus ! Quant aux non-convaincus, accordez-moi encore quelques lignes pour vous persuader de filer en librairie.

Ce réalisme omniprésent est encore rehaussé quand on s’aperçoit que le cadre géographique de ce roman est une bonne partie du temps l’Europe, voire, très souvent, la Suisse. Cela change des traditionnels New York et Los Angeles dévastés. Ici, les protagonistes passent par la Chaux-de-Fonds et parlent de Röstigraben.

Concernant ces protagonistes, si nous rencontrons beaucoup de personnages différents, deux femmes sortent du lot : Christelle et Barbara. Ayant survécu à l’effondrement de 2022-2023, elles décident, huit ans plus tard, de narrer ces évènements. Ainsi, le roman fait des allers-retours entre deux temporalités : l’effondrement relaté par les deux femmes et leur nouvelle vie raconté par le narrateur (ou la narratrice, peu importe en réalité). Le projet historique de Christelle et Barbara questionne la pertinence et l’importance de l’entretien de la mémoire collective. Les différents chapitres racontés par le narrateur (donc qui se déroulent en 2030, vous l’avez compris) adoptent chacun le point de vue d’un des nombreux personnages et, ce faisant, permettent d’aborder un thème précis (comme par exemple l’agriculture, la santé ou le rapport à la violence et la réorganisation politique). Pour vous donner une idée, les questions politiques soulevées concernent par exemple le rôle de l’État en période de crise profonde, la constitution de milices paramilitaires et autoritaires ou encore la pratique de la Justice au sein de nouvelles microsociétés. On se rend vite compte que, dans une telle situation, toutes les cartes sont rebattues et l’homme redevient rapidement un loup pour l’homme. Au-delà de ces questions presque politico-philosophiques, l’envie de savoir ce qu’il advient de Barbara, de Christelle et de leurs proches vous tiendra aisément en haleine.

Je ne saurais donc trop vous conseiller ce livre qui allie habilement le divertissement à la réflexion. J’ignore quand ce compte-rendu sera publié. Le monde tient-il encore un peu debout ou sommes-nous en train de vivre très précisément le scénario d’Après le monde ? Aucune idée. Faisons donc comme ça : si tout fonctionne encore à peu près, lisez ce roman comme une mise en garde et un manuel de survie. À l’inverse, si tout s’est déjà effondré, lisez-le comme un livre prophétique. Pour finir, au-delà de ce que certains verront comme des élucubrations survivalistes, sachez que ce roman, même pris avec légèreté, fait office d’un excellent passe-temps. Si la trame est évidemment prenante, l’auteure tente en plus des expériences littéraires fort intéressantes et originales que je ne peux décrire précisément sans vous les gâcher (comme notamment les deux chapitres Vannina et Wannina). Alors, convaincu ?

 

Antoinette Rychner, Après le monde, Paris, Buchet Chastel, 2020, 288 pages, 30 CHF

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *