Bergstamm – Cercle vicieux autour de Dieu

« Chaque individu était unique, cela ne faisait pas le moindre doute, mais un artiste, un écrivain, était un individu encore un peu plus unique qu’un autre. Pourquoi ? Simplement parce qu’un écrivain arrivait à exprimer de manière personnelle sa propre originalité qui faisait de lui un être tout à fait particulier. » Walter Bergstamm

 

Bonne idée. Sauf que le livre va assez nettement contredire son protagoniste et anéantir l’idée de l’unicité et de l’originalité. Bergstamm c’est l’histoire tragi-comique d’une figure d’écrivain qui vit dans la comparaison. D’une figure qui existe pour et par la reconnaissance d’autrui.

Pour saisir cette existence ambiguë de l’écrivain, Pierre Fankhauser passe par la figure du maître, inspirée par Jacques Chessex. Même si ce dernier n’est jamais nommé, les indices n’autorisent pas d’autre lecture. Ce Dieu, comme il est appelé cyniquement, est omniprésent en tant que figure de style mais très absent en tant que figure active dans le récit, ce qui lui donne effectivement une allure surnaturelle. Il déambule dans les couloirs, fréquente les cafés. Attablé, il observe silencieusement. Ses yeux bleu métallique persécutent les lycéens.

Malgré cette omniprésence presque divine, le livre se lit moins comme l’histoire de ce monument de la littérature suisse que comme une histoire autour de lui. On est invité à regarder derrière la façade dans l’univers de Walter Bergstamm, élève de Dieu. Il est animé par l’obsession de plaire ; orgueil malsain et ambitions immodérées, couronnés par une érection à la lecture de ses propres textes. Pourtant, les moments glorieux du protagoniste sont fragiles. Soudainement, il est pris par l’angoisse qu’il pourrait ne pas suffire ! Qu’il pourrait être oublié. Ou pire remplacé ! Désespérance mordante. Insidieusement, Fankhauser développe le côté malsain d’une existence littéraire qui, au moment de la création, tend vers la mort –

– mais paradoxalement se reproduit, sans cesse. Car Walter Bergstamm évolue, grandit, s’émancipe, devient lui-même professeur et écrivain. Malgré cette progression personnelle, le sentiment de déjà-vu et de dédoublement domine le développement. Comme mû par une inspiration divine, le disciple complexé reproduit machinalement son maître-modèle.

Ce délire est intensifié par la structure complexe du livre. Trois récits sont enchevêtrés, dont l’un, intitulé sous le regard de Dieu, ouvre un deuxième degré de la fiction. Il s’agit d’une histoire ultérieurement écrite par notre protagoniste. L’intrigue fait étrangement écho à ce qu’on lit parallèlement dans le récit principal La double passion de Walter Bergstamm. Un jeu de réponses muet et automatique : les noms se ressemblent, les destins se croisent, se reproduisent – mais jamais totalement – pour finalement se perdre au fil de la lecture. Tout cela provoque un effet de cauchemar éternel.

Cette songerie ne vous laissera pas de marbre ! Le lectorat devient spectateur privilégié, placé au premier rang, sans répit ni échappatoire ! Un spectacle qui donne tout – du sexe à la mort ! – sauf envie. Le voyeurisme imposé peut bouleverser, notamment l’impudeur des confessions bergstammiennes. Et pourtant, de page en page, le protagoniste continue de s’exhiber, de façon presque pubertaire.

À ce propos un avis de lectrice : l’immaturité hypersexuée est particulièrement dérangeante lorsqu’elle s’en prend aux personnages féminins. En effet, le protagoniste impose un regard intensément sexiste. Par un effet de zoom, il réduit les femmes aux parties qui le gratifient et le comblent d’aise. À travers les pages il fait danser celles qui sont trop jeunes et glorifie celles qui sont manifestement malades. Ainsi, le livre incite à fêter une féminité frêle, fragile et infantile.

Ce malaise est redoublé par des scènes sadiques qui frappent par leur explicite et leur violence. L’amour comme la littérature semblent inspirer au protagoniste la même terreur de ne pas être assez « unique » et assez « original » pour suffire à la passion.

Pour conclure, il convient de retenir que le livre n’est pas un manifeste pour ou contre Chessex. Aussi est-on tenté de le lire comme le journal intime de Pierre Fankhauser, dont on sait que le « goncourisé » a beaucoup marqué ses années d’études. Par ailleurs et malgré l’inspiration concrète, les personnages renvoient moins à des personnes réelles qu’à l’idée de masque. C’est notamment le cas pour la figure du maître. Cette figure a marqué et occupé beaucoup de littéraires. Elle est à la fois capitale pour la production mais potentiellement destructrice pour la personne.

Fankhauser crée un archétype peu personnalisé du maître. Cette figure allégorique concentre toutes nos ambitions et donne corps à nos projections idéalisées. Par cela le génie fantasmé devient une menace essentielle pour celui qui le construit, qui y croit et s’obstine dans la comparaison avec son reflet divinisé. Car il est bien difficile de s’émanciper du maître et presque impossible lorsqu’il relève de notre propre imaginaire ! Et pourtant, en réglant impitoyablement ses comptes, Bergstamm met peut-être cette émancipation à portée de main…

 

Pierre Fankhauser, Bergstamm, Lausanne, BSN Press, 2019, 206 pages, 24 CHF.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *