Trois réputations – Jérémie Gindre : Dans les pas de Gustave Flaubert

Il s’agit d’un tout petit livre, deuxième création d’un jeune auteur genevois. Petit mais puissant ! Une expérience de lecture qui ne dure guère plus de trois heures. Mais méfiez-vous, elle réserve bien des surprises. La couverture, dotée d’une image expressionniste du dessinateur français Simon Roussin, nous révèle déjà des aspects essentiels de ce livre : Gindre va nous faire voyager dans des paysages sauvages, voire fantastiques dans le cadre de son œuvre.

À la lecture de la quatrième de couverture, le lecteur se rend compte que Gindre va encore réduire le format du livre en le divisant en trois novellas (la novella est un genre littéraire intermédiaire ; c’est un récit indépendant qui est plus court qu’un roman mais plus long qu’une nouvelle).

Voilà pour la définition. Mais pourquoi diable Gindre a-t-il décidé de rassembler ces trois novellas dans un seul recueil ? Les pages de titre de chaque novella fournissent un premier indice : elles disposent toutes d’un titre, d’un sous-titre et d’un timbre. Les sous-titres apportent tous les mêmes informations (la mention « Vie et mort de », suivie par le nom du protagoniste respectif). De plus, les timbres conduisent le lecteur jusqu’au cœur de l’histoire ; non seulement l’illustration de chaque timbre correspond aux décors des novellas, mais ils indiquent également le nom du pays où se déroule le récit.  Grâce aux pages de titre, une cohérence esthétique est créée. En outre et sans faire du spoiler, un bref résumé montre comment un fil rouge relie les trois novellas au niveau du contenu : chaque protagoniste devient totalement fou, et chacun l’est à sa manière bien particulière. Les personnages se retrouvent enfermés dans cette marginalité, choisie ou non ; ils en deviennent extrêmement solitaires, incapables de sortir de leur idéologie. Ils font souffrir malgré eux les gens qui les entourent ou qui cherchent à les aider. Un sentiment paradoxal à leur encontre naît chez le lecteur ; on ressent à la fois de la peine pour eux, mais aussi une sorte de répulsion et de lassitude face à leur caractère maladivement borné.

Gindre joue également avec les styles narratifs et les points de vue dans chaque novella. Bien que les textes soient courts, le jeune auteur suisse réussit à imaginer trois narrateurs bien distincts et originaux, avec un style propre à chacun. Bien que la première et la dernière histoire ne s’adressent pas directement au lecteur, elles offrent deux pistes différentes pour que celui-ci soit quand même intégré dans le texte. Gindre joue respectivement avec l’oralité et le registre de langue en intégrant la première novella dans une émission de radio et en laissant le narrateur confier l’histoire d’« Un trou célèbre » à son chien.

La stratégie narrative de la deuxième novella « Moment inoubliable de pur bonheur à Castel Chiflo » se montre comme la plus extraordinaire. Au premier abord, le lecteur pourrait facilement confondre ce texte avec un extrait du LonelyPlanet cherchant à vanter les charmes d’un voyage au Venezuela :

Hola amigos !

Vous recherchez le calme et le mystère des lieux oubliés du monde ? Oui ? Alors venez découvrir le secret le mieux gardé des Caraïbes : Castel Chiflo. La paix royale, la solitude et les pieds dans l’eau, c’est par ici. Direction La Blanquilla, caillou perdu au milieu des flots, joyau délaissé de la République bolivarienne du Venezuela. Vous m’en direz des nouvelles.

Dans un premier temps, ce narrateur amical qui se présente comme un guide touristique pourrait être un peu irritant pour une œuvre de fiction. Néanmoins, si on se laisse emmener par ce style de guide de voyage, on réussit à s’imaginer la topographie de ce lieu exotique. Puis, après quelques pages, Gindre commence l’histoire tragique d’un vieux Hollandais parti s’installer sur cette île vénézuélienne au début du XXe siècle. Comme la novella est assez courte, cette brusque rupture a le potentiel de heurter de front certains lecteurs.

Néanmoins, dans l’ensemble, ce recueil vaut bien la peine d’être lu. Trois Réputations démontre beaucoup de similarités avec un chef-d’œuvre de Gustave Flaubert : les Trois Contes, publiés en 1877.  Dans cette œuvre, Flaubert expérimente avec le format littéraire en combinant trois textes courts et indépendants dans un livre. Au niveau de la rédaction, les trois textes sont réécrits dans le même style que ses trois grandes œuvres ; Madame Bovary, La Tentation de Saint-Antoine et Salammbô.  Par conséquent, Trois Contes, pourrait avoir été une source d’inspiration pour Gindre non seulement pour expérimenter avec le format de la novella, mais également pour doter chaque novella d’un style narratif distinct. Avec tous ces points en commun, Trois réputations de Jérémie Gindre peut représenter la contrepartie suisse des classiques Trois Contes de Flaubert. Ainsi, surtout pour les amateurs de Flaubert, ce livre sera sûrement un plaisir de lecture.

 

Jérémie Gindre, Trois réputations, Genève, Zoé, 2020, 128 pages, 20 CHF.

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