Atelier (un)creative writing avec Heike Fiedler

Ici, presque tout le monde est traducteur, plus encore traductrice. Chaque début d’année à Bienne, ville d’accueil de l’Institut littéraire suisse, des écrivantes et écrivants de toute la Suisse et de ses alentours se retrouvent pour un week-end d’ateliers autour des pratiques d’écriture, de la traduction, de la création littéraire.

Dans le programme des Bieler Gespräche / Incontri di Bienne / Rencontres de Bienne 2018, j’ai déniché un des seuls ateliers qui soient francophono-compatibles, qui ne traitent pas de traduction vers ou depuis une langue nationale ; il n’y a malheureusement rien qui exige mon niveau excellent en français > babillage, babillage > français.

Dimanche à 10 heures du matin, je suis donc assise dans une petite salle au sommet de l’Institut littéraire de Bienne/Biel en compagnie de Heike Fiedler, poétesse concrète, performeuse, doctorante de la HKB. L’atelier durera une petite heure trente : c’est parti pour un instant powerpoint … en allemand.

(Un)creative writing titrait l’atelier. L’inspiration magnifique de Victor Hugo versus la créativité ludique de Raymond Queneau ? Travailler à partir de soi comme créateur, comme créatrice, authentique marmite de nouveauté (ou assumer que tout a été dit, souvent bien dit, et œuvrer en joueuse, en recycleur et déplacer son attention du résultat vers le processus : c’est cette notion uncreative qui nous intéressera). Des réflexions qui suivent celles de Julia Kristeva sur l’intertextualité passées par les possibilités du web et plus spécialement du codage, soit un langage derrière chaque image, derrière chaque interface, derrière chaque transaction. Enrichir la lettre, signifiante, de qualités référentielles ; en considérer la matérialité plastique et les propriétés sonores, lui donner des possibilités d’action et des effets propres. Enfin, quelque chose comme ça, puisque le temps et l’allemand m’ont un peu limitée. Heureusement, j’ai quand même retenu que Kenneth Goldsmith a écrit un livre sur le sujet !

À propos…

Chaque début d’année depuis 2008, les Bieler Gespräche réunissent plusieurs langues, des auteurs, des traducteurs, et désormais toute personne intéressée et inscrite. Sur deux jours, tout le monde prend part à une série d’ateliers d’actions et de réflexions autours des pratiques de la littérature. Chacun peut choisir d’envoyer en amont un texte qui, sélectionné en fonction du critère « ce texte est-il intéressant à discuter ? », fera l’objet d’un travail en atelier. D’autre ateliers proposent de pratiquer la traduction en collectifs, d’autres encore abordent des aspects de la création.

Dans un calendrier littéraire fait en grande majorité de rendez-vous entre les écrivains et le public, les Incontri di Bienne se distinguent en ce qu’elles ressemblent bien plus à des rencontres de travail. Elles proposent à des praticiens de la littérature, « professionnels ou non », de se retrouver deux jours durant pour échanger, essayer, travailler. Ensemble ou côte-à-côte, les participants ont la possibilité de suivre les ateliers ou de poursuivre des discussions dans l’ambiance feutrée et conviviale de l’Institut littéraire de Bienne.


Heike Fiedler nous distribue ensuite quelques extraits de textes en allemand, français et anglais. Ensuite, j’ai bien compris : on fait comme de (bons) DJs, on mixe !

Nathalie Sarraute featuring Manfred Hausmann, Margareth Atwood feat. Sappho, … et puis tous feat. toutes, toutes feat. tous.

L’exercice est drôle ! A partir de bribes, de mots récoltés à différentes sources on compose de nouvelles phrases, de nouveaux enchaînements. Une des participantes souligne avec justesse la force de l’esprit, qui cherche à créer du sens partout avec la force « d’un bulldozer ». En allemand, je choisis les termes en fonction de ma compréhension, et je les mixe avec des morceaux de phrases plus ou moins longs en français et en anglais. Une autre francophone décide de faire des listes de noms/adjectifs/verbes plutôt que de tenter de comprendre les textes sources – au moment de présenter les textes, on comprend à l’enthousiasme de Heike Fiedler pour ces listes que quelque chose doit se jouer sur ce terrain, quand le sens passe au second plan, tandis que la forme gagne en importance.

Les résultats sont plutôt drôles, plutôt rythmés, certains syntagmes ont eu plus de succès que d’autres. Et puis, pressés par le temps, la seconde consigne est de retravailler notre premier mixe avec des mots glanés autours de nous, de notre correspondance whatsapp aux indications de comportement en cas d’incendie. Je choisis de fouiller le contenu de mon porte-monnaie et suis surprise du nombre de mots cachés entre mes pièces et sur mes tickets de train. La contrainte n’est pas si contraignante, en fait.

Quand on en arrive à mixer « toutes feat. tous », est-ce qu’on fait finalement autre chose que « composer avec les mêmes notes que Mozart » ? Sans être allée très loin dans l’expérience concrète et matérielle du langage, j’ai vécu une expérience pédagogique, expérience qui pourrait avoir visé la décomplexification du rapport à la création littéraire. Comme l’impression de faire des gammes : jouer (avec) une base limitée à quelques motifs dans le but ensuite de mieux s’en détacher grâce à ces bases, à la confiance et à la technique acquises.

A la suite de l’atelier, j’ai senti une envie de modeler plus qu’une envie d’écrire, une envie de faire des collages, de mélanger des couleurs… mais je les ai remplacées par une uncreative ballade au bord du lac, découvrant la face cachée et lumineuse de Bienne que je pensais si grise. Ça mixe tout de même dans ma tête, j’aime bien cette idée de remixe perpétuel qui propose également une drôle de résolution de l’ut pictura poesis.

Emma Schneider

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