Il revient, obscur, dans la nuit solitaire

Trois heures et quatorze minutes. Le téléphone de l’inspecteur Arthur Millet sonne. Dans la montagne, un chasseur a retrouvé le corps d’une jeune femme. Les premières pages de La Cagoule donnent le ton du dernier livre de Bastien Fournier, à la fois sombre et lyrique :

La chevelure mi-longue, coupée en carré, était éparpillée autour de la tête de la morte. Des cils épaissis au mascara surlignaient les yeux figés vers le ciel. La peau très pâle accentuait la profondeur du rouge à lèvres.

« Ces taches, autour de la bouche –

– Du sang, fit Amandine Copt.

– Et ça ?

– De la viande. »

 

L’enquête piétine, l’hiver blanc s’installe sur les cimes, un autre viol est commis. Les chapitres brefs condensent différents points de vue entremêlent les récits pour nous plonger dans un roman noir dont les faits rapportés rappellent la série de viols qui eut lieu en Valais entre 1993 et 2000 et dont l’auteur, baptisé « le violeur à la cagoule » est actuellement toujours recherché.

Les médias commençaient à relever des similitudes entre des faits qui s’étaient déroulés une vingtaine d’années auparavant et ceux qui avaient eu lieu les derniers jours. Plusieurs rédactions illustrèrent leurs articles d’un portrait-robot qu’on avait alors diffusé : visage mince, yeux bleus, sourcils clairs et épais. Guère davantage. La cagoule cachait tout, mangeait les traits, tassait, s’il y en avait, les cheveux et la barbe. Cette image plongea les victimes dans des affres déjà subies, à grand-peine dépassées ou tapies dans l’ombre toutes prêtes à ressurgir.

L’univers décrit est d’autant plus saisissant que Bastien Fournier y glisse une multitude d’allusions qui entrent en résonance avec le réel et donnent aux éléments fictionnels cette impression d’étrange familiarité : appel à la vigilance de la part de la police, spéculations médiatiques autour des viols et de leur auteur, rumeurs infondées et psychose collective qui gagnent chaque village, récupération politique par les partis de tous bords.

Martial Dumoulin, élu de la majorité, se félicita d’avoir obtenu la création d’emplacements réservés aux dames près des issues des parkings souterrains.

Un ministre de l’opposition ironisa sur les amendes dont la police accablait les honnêtes gens, accaparant un personnel qui dans le même temps négligeait sa mission de protection.

On stigmatisa la clémence des juges.

Et la presse de boulevard s’en donnait à cœur joie.

 

Le roman alterne entre la violence des récits crus de viols et la délicatesse apportée aux descriptions des paysages qui servent de cadre aux événements narrés ; les montagnes et les forêts découpées dans un silence obscur apparaissent aussi fascinantes que glaçantes.

Tout était noir au-dehors – troncs des mélèzes, mélèzes, aiguilles des mélèzes. Un rayon de lune, soudain libéré par la course des nuages, laissa deviner les reliefs sur le côté opposé de la vallée.

Chaque mot est choisi avec précision et vient redoubler la noirceur qui flotte entre les pages de ce court roman, comme pour mieux nous happer au milieu des ombres inquiétantes des conifères. L’écriture travaillée ainsi que le rythme balancé des phrases est sans doute l’une des grandes forces de ce polar, et l’on est troublé par l’attention poétique que l’auteur porte aux moindres détails.

Les globes des réverbères jetaient leur halo sur les pavés humides. Un vent fit osciller trois drapeaux pendus sous trois hampes à la façade de l’hôtel de ville. Arthur Millet serra l’étoffe sur sa gorge et s’assit. Un ivrogne descendit la rue, chanta la santé du roi de France et disparut dans une rue adjacente. Arthur Millet prit une cigarette. La flamme du briquet éclaira son visage. Une fumée puissante et bleue s’en alla comme une prière en direction du ciel. Deux spectres en contrebas cheminaient main dans la main. Ils s’effacèrent sous une arcade.

Parfois, les mots se dérobent. Ceux de deuil, murmurés pour la femme que l’on aimait en secret, viennent s’étrangler en un éclat funèbre dans un vers de Catulle :

Elle avait employé les jours suivants à parcourir les cimetières de la ville à la recherche de sa sépulture, l’avait trouvée dans un columbarium, avait versé sur elle, à la façon des Anciens, des gouttes d’eau et de lait en disant un poème qui les avait émues toutes deux. Elle répéta plusieurs fois le dernier vers : « Pour l’éternité, salut, adieu. »

Et les mots de douleur entre un père et son fils, les mots pour la mère absente, s’effacent dans leurs conversations au profit de tirets et de blancs typographies :

La discussion porta sur les études d’Arnaud, sur les amis, cousins et connaissances auxquels il avait rendu visite. Puis un silence ; puis :

« Elle – »

« Maman – »

[…]

Un avion passait dans le ciel, très haut, signalé sur fond noir par les lampes qui clignotaient à l’extrémité des ailes.

« Elle le –

– l’aurait.

– Elle souhaitait ton bonheur. »

« En vain », pensa Arthur Millet.

Ils étaient à l’immeuble.

 

La Cagoule ne saurait se réduire à une enquête sur une série de viols sordides : c’est aussi un roman qui explore les rapports entre fiction et réalité et nous confronte à nos peurs, un chant poétique qui se glisse à travers l’ombre des montagnes et nous fait frémir jusqu’à la dernière page.

 

 

La Cagoule, Bastien Fournier, Vevey, L’Aire, 2018, 86 pages. 18 CHF.

 

Crédits photographiques : Gaétan Herold

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