Les mots magiques de la Chaux-d’Abel

Sans qu’il n’y paraisse, un éclairage homogène a repris la main sur la salle. Tout le monde n’a pas encore fini d’applaudir et déjà on repositionne sa chaise pour faire à nouveau table commune. Sur la scène, dont on s’est détourné au profit d’autres bavardages, ne restent plus que les six micros suspendus à leur trépied, amnésiques.

Il y a quelques minutes encore, à tour de rôle, chacun(e) des six candidat(e)s sortait de l’obscurité où ielle* siégeait, et, faisant face à la lumière et au public, offrait un texte choisi parmi ceux qu’ielle avait écrits à la Chaux-d’Abel. Un poème. Un récit court. Une carte postale. Un journal de bord. A nouveau un récit. Tout bête. Un fil rouge thématique aussi. Des textes sur le corps de l’autre. D’autres qui se placent dans la conscience d’un végétal. Quelques récits de voyages également. Les fruits de la Chaux-d’Abel, si l’on veut, dégustation libre. Récolte issue d’un atelier d’écriture qui a duré quelques jours, mise à l’écart avantageusement stimulée par les conseils de deux figures plus connues (Eugène et Antoine Jaccoud) et par l’urgence de devoir écrire dans un certain laps de temps. Tous les deux ans la fondation Studer/Ganz organise un pareil atelier – et offre les petits fours lorsque les mots sont mûrs pour être partagés en public.

Ce qui était frappant, c’était cette facilité, lorsque la dernière voix s’est tue, à revenir à soi, à sa propre respiration, à revenir aux autres. Comme si l’on ne s’était jamais séparé(e)s ce soir-là, au Théâtre 2.21 à Lausanne, comme s’il n’y avait pas eu de brèche. Nul besoin à la fin des lectures de museler quelques douleurs malignes à l’estomac, de s’ébrouer la cervelle, douloureuse de s’être débattue pendant trop longtemps avec les sens d’une parole poétique, ou de se passer la main sur le visage comme s’il fallait se rhabiller avant de revenir à une sociabilité plus conforme. Non, ce soir, le public ne s’était jamais pris la tête. Mieux, nous avions fait corps. Et les lumières revenues, on pouvait continuer d’échanger sur le mode inchangé du partage.

Autour de cet érable ronchon qui écrit au printemps dans son journal que « RAS, la sève reprend », nous nous étions trouvés, tout comme nous nous étions trouvées dans l’amourachement tendre d’une souche pour son « vilain gros rocher poilu », dans ces séparations et ces voyages racontés, ou dans la litanie de ces noms de village aux sonorités slaves dont on a pressenti qu’il faudrait les égrener tous, comme pour prévenir de l’oubli ces endroits où l’on imagine les populations vieillir et décliner.

Dans l’alternance des voix, dans la multiplicité des sons et des rythmes où les textes se croisaient, reprenaient un chemin entamé, ou s’ignoraient avec bienveillance pour aller voir ailleurs, on avait renoué avec cette alchimie de la langue qui fait que lorsqu’un mot est prononcé avec humilité, justesse et simplicité, il forcit et foisonne, répandant une singulière contagion dans le public qui se met véritablement à rire ensemble, à se recueillir ensemble, à écouter ensemble. C’est alors que les mots comptent moins pour ce qu’ils sont que pour ce qu’ils tissent parmi celles et ceux qui écoutent et la voix qui lit. Les mots de la Chaux d’Abel étaient si communs que j’en garderai longtemps la saveur sur les lèvres.

 

Jonas Widmer

 

*Contraction heureuse de il et elle.

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