Sur les traces d’une mère

Carlo ne peut plus se réfugier dans l’humus, la rosée et les fleurs de ses clients. Sa vocation de paysagiste ne suffit plus à le protéger du monde lorsque sa femme le quitte et sa mère, Pia, s’enfuit de la maison de retraite. Avec l’aide d’Agon, un ouvrier kosovar au passé écrasant et fin observateur de la nature (humaine), Carlo arpente la ville. Lorsqu’il retrouve Pia au Grand National, l’angoisse fait place à l’interrogation : qui est réellement sa mère, quel est son passé et pourquoi, dans la confusion de la vieillesse, est-elle retournée dans l’hôtel du village de sa jeunesse ? Entre le luxuriant mais déserté parc avec vue sur la Riviera et la salle de réception surannée de cet établissement figé dans un siècle où les fortunés venaient se distraire lors de la deuxième Guerre Mondiale, les recherches commencent. Au milieu du tumulte de sa vie sentimentale, Carlo parvient progressivement à arracher des réponses à sa mère sur les origines de sa naissance. Tandis que la vie de sa mère se dévoile peu à peu, la relation entre Carlo et son épouse demeure quant à elle en suspens. Comme le lecteur, Carlo est laissé dans l’expectative, mais comme Agon, il reste stoïque face aux épreuves, grâce au réconfort d’une nature immuable et apaisante, élément fondamental de ce livre.

 

Je suis particulièrement sensible à l’odeur de la terre quand l’humidité descend le soir. Le monde se repose. Il reprend ses forces. Sans la nuit réparatrice, tout sur cette planète finirait par s’étioler, par se briser, par crever usé jusqu’à la corde par la lumière du soleil.

 

Comme dans son précédent roman, le très remarqué Milieu de l’horizon, Buti revient à ses thématiques privilégiées : des protagonistes spectateurs de leur propre destin, le déracinement familial, l’omniprésence de la nature dans une société qui s’efforce de la réduire à néant, une Suisse disparue mais dont l’histoire pèse encore sur ses habitants. Enfin, le dernier élément récurrent dans l’imaginaire de l’auteur est l’évolution des personnages : prisonniers d’un microcosme tenant presque du huis clos, ils se heurtent à la vie et aux secrets de leurs proches. Le réconfort de la nature, l’insuffisance de la parole et le caractère obsédant d’un hôtel cathartique constituent l’essence de ce livre et de ses protagonistes, parmi lesquels Agon semble seul à pouvoir communiquer et aider les autres à se défaire d’un silence stérile. Dans le Grand National aux longs couloirs témoignant d’une époque faste, le passé d’une mère ressurgit, le présent se fissure.

 

Marie Maury

 

Roland Buti, Grand National, Editions Zoé, 2019, 160p., 24 CHF.

 

Un merci particulier aux Editions Zoé qui ont gracieusement accepté d’envoyer un exemplaire du roman avant sa parution officielle.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *