« La patience du serpent » ou l’influence des rencontres dans la vie nomade

Traductrice et autrice d’origine zurichoise, Anne Brécart a publié deux nouvelles, un livre pour enfant ainsi que six romans, dont La Femme provisoire (2015) et Cœurs silencieux (2017) pour les plus récents. Son dernier ouvrage paru en 2021, La Patience du serpent, évoque « ces nouveaux nomades qui ont fait de la vie errante une philosophie, un combat, une révolution intime ».

Christelle, Greg et leurs deux enfants, Dan et Luca, voyagent en bus à la recherche d’un lieu de vie. Bien que le quotidien en Suisse leur soit agréable, l’idée d’un espace exceptionnel ­– puisque choisi ­– reste vivace dans leurs esprits. Lors de l’arrivée au Mexique, à San Tiburcio, l’expérience se révèle différente et la tentation de la sédentarité apparaît. Christelle, tout particulièrement, s’interroge sur sa vie de mère, d’épouse et de femme suite à un échange mystérieux, presque mystique, avec Ana Maria. L’ensemble du roman célèbre la rencontre, avec les familles de nomades ou les locaux. À chaque fois, la confrontation avec l’Autre est synonyme de réflexion.

Dès l’incipit, Christelle s’étonne des différences entre les civilisations d’Amérique du sud et d’Europe. Lors d’une veillée funèbre, le personnage principal s’étonne : « Tous avaient l’air de penser que les morts fulgurantes faisaient partie des lois de la nature, aussi élémentaires qu’un lever de soleil ou le ressac du Pacifique dont le bruit entrait par les fenêtres ouvertes ». Entre apaisement et tristesse, la vision de la mort distingue les deux cultures. Christelle initiera alors une remise en question de son mode de vie après deux avertissements des « Moiras », symboles de la destinée. Greg, quant à lui, découvre l’importance du corps grâce au temazcal, une cérémonie mexicaine de purification spirituelle. Ainsi, l’écrivaine nous emporte dans un autre univers, celui des nomades et de leurs découvertes du pays étranger. Savamment rédigée, l’histoire met en contact la civilisation européenne et mexicaine grâce aux échanges avec Ana Maria et son frère German, tout en ne taisant pas les peurs et les doutes qui jonchent les trajets. 

La Patience du serpent dépeint également, en filigrane, les questionnements existentiels et l’angoisse du choix que connaissent Christelle et Greg. Tous les deux essaient désespérément de s’enfuir du quotidien et surtout du connu. Faut-il rester ou partir ? Serons-nous heureux ici ? Toutes ces questions, qui ne comportent pas d’ultima veritas, témoignent d’une volonté d’emprise sur un avenir pourtant imprécis. L’heure du choix approchant à mesure que l’épargne s’amoindrit, Christelle et Greg vont devoir se confronter à leurs démons, personnifiés sous la forme de serpents. La Patience du serpent d’Anne Brécart réunit tous les plaisirs de la lecture, qu’il s’agisse de la narration, du style ou des descriptions qui font voyager le lecteur dans les contrées mexicaines. La nature, discrète mais omniprésente dans le récit, se révèle par moments à travers le regard émerveillé de Christelle : « Elle aime les chants des oiseaux. Elle les adore tous, des plus harmonieux aux plus criards. En marchant elle repère les perruches, les écureuils et des iguanes qui baladent leur longue tête ridée et grise au-dessus des fleurs luxuriantes avec une lubricité impuissante ». Le roman d’Anne Brécart invite résolument au voyage et à la douce rêverie. Il serait dommage de s’en priver.


Anne Brécart, La Patience du serpent, Genève, Zoé, 2021, 190 pages.

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