Redéfinir l’amour sur fond de « road trip »

« L’amour est comme la route américaine, bordée de clichés, fascinante quand même. »

Cette phrase, mise en exergue de L’Amérique entre nous, annonce sans détour le propos du nouveau roman d’Aude Seigne. L’écrivaine genevoise aborde son thème de prédilection, le voyage. Comme dans ses précédents romans, notamment Les Neiges de Damas que les éditions Zoé ont récemment réédité en version poche, le voyage est surtout l’occasion d’une exploration de soi. De la narratrice de L’Amérique entre nous, on ne connaîtra jamais le nom. Mais peu importe. Une intériorité qu’on suit de bout en bout des États-Unis ; un « je » qui parfois cède au « nous ». De prime abord, ce récit est celui un peu banal d’un couple qui trace la route américaine à bord d’une voiture. Lui photographie animaux et nature sauvage, elle s’entretient avec des stars de cinéma pour un magazine. Mais on comprend rapidement qu’il s’agit surtout d’une jeune femme qui cherche les mots, et pourquoi pas le bon moment, pour avouer à Emeric, l’homme qui partage sa vie, qu’elle souhaite ouvrir la porte de leur relation sans pour autant s’en échapper.

Ce road trip débuté à New York devient en partie le prétexte d’une réflexion sur l’amour, sa complexité et sa réinvention. Au fil des six mois qui ont précédé leur départ pour l’Amérique, la narratrice éprouve une attirance croissante pour un collègue de travail, Henry. Cette attraction nous est racontée par flash-backs, souvenirs entêtants qui habitent la narratrice. Avec finesse, Aude Seigne fait l’archéologie d’une attirance mais aussi celle d’une relation vécue depuis de longues années. Elle explore tout particulièrement le trouble d’éprouver des sentiments qui, loin d’en remplacer d’autres, coexistent naturellement avec un amour qui dure depuis de longues années.

Cet empilement de souvenirs provoque un bonheur profond et diffus, je m’étire dans l’air limpide, passe mes bras autour du cou d’Emeric. Il y a des instants comme celui-ci, où je suis certaine de l’aimer, sans chercher à démêler si cela vient de moi, de lui ou d’une peur de perdre ce que nous avons vécu ensemble. Et je suis certaine de pouvoir aimer Henry sans qu’aucun de mes sentiments ne fasse de l’ombre aux autres.

Cette citation évoque la notion de polyamour autour de laquelle l’écriture d’Aude Seigne tourne subtilement, sans pour autant l’inscrire en toutes lettres. Et c’est là sans doute l’une des forces de son récit : l’amour pluriel est éprouvé, interrogé et ébauché, mais jamais théorisé. Le moment où la narratrice et Henry osent aller au bout de leur attraction n’est d’ailleurs pas anodin. Ils réalisent une interview avec les actrices et acteurs de la série télévisée Sense8 et sont invités à rester pour la soirée. Celle-ci dérive vers une orgie sexuelle avec les membres du casting. Pour rappel, Sense8 suit huit personnages qui ont la faculté de se connecter à distance les uns aux autres, sur le plan émotionnel, sensoriel ou encore intellectuel. Si placer la concrétisation de cette attirance dans l’orbite d’une série telle que Sense8 dénote un recours un peu abusif et surtout caricatural à une fiction créée par autrui, cela permet de souligner la nature dans laquelle cette nouvelle relation s’inscrit : l’amour libre ainsi que l’écoute de ses sens et de son désir. 

L’Amérique entre nous offre une réflexion sensible sur la complexité d’un éveil, celui de la déconstruction de l’amour à deux. Néanmoins, on pourrait lui reprocher de s’en arrêter justement là. Les dernières pages relatent le retour du couple, les décisions qui sont prises pour vivre autrement leur relation et les conséquences de celles-ci. Mais l’ensemble n’est que trop sommairement abordé. En ce qui concerne ses relations avec les deux hommes qui partagent actuellement sa vie, la narratrice rapporte de manière factuelle : « Emeric et moi laissons l’amour exister, mais avec Henry je tâtonne toujours. En ce moment nous avons droit à deux nuits par année, c’est ce qu’a autorisé [sa femme] Léa, qui est à nouveau enceinte. » Il aurait été intéressant que l’autrice explore plus en profondeur l’expérience que font la narratrice et son conjoint d’une relation polyamoureuse. Dans son ouvrage Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles1, Mona Chollet déplore notamment « ce manque d’intérêt [dans les histoires d’amour] pour ce qui se passe après la reconnaissance de l’amour mutuel […]. » Toutefois, le projet d’Aude Seigne est peut-être moins de proposer une vision de l’amour pluriel que de rassurer sur la possibilité de son existence. L’écrivaine sonde donc essentiellement les hésitations, les doutes et la pluralité des désirs qui incitent à repenser le couple. Lorsque l’on referme L’Amérique entre nous, une chose est en tout cas sûre : l’amour, ce grand mythe, n’a pas fini de fasciner et d’être déconstruit.


Aude Seigne, L’Amérique entre nous, Éditions Zoé, 2022, 240 pages, 27 CHF.


1 Mona Chollet, Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, Éditions La Découverte, « Zones », 2021, p. 30.

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