Le cirque comme hétérotopie : Là où le fils du comptable devient le garçon-léopard

Après avoir publié Les Caractères (PLF, 2016) et Après Saturne (PLF, 2019), l’auteur fribourgeois Bastien Roubaty décroche en juin 2019 la bourse d’encouragement à la création littéraire de l’Etat de Fribourg, qui lui permettra de se consacrer entièrement à l’écriture de son troisième roman, Le garçon-léopard (PLF, 2022). 


Dans ce dernier, Bastien Roubaty nous emmène chez les Montgomery : Béatrice, César et leurs enfants Bertil et Esmée, à la Rue du 13 juin. De fil en aiguille, l’équilibre de cette famille se perd quand le couple parental se dissout. Roubaty concentre l’intrigue autour de Bertil, personnage dont la construction, pleine de sensibilité, ne manque pas de nous toucher. Confronté au divorce de ses parents, à une mère absente et à un père comptable « à la chemise parfaitement repassée », le jeune homme en devenir se cherche. L’introduction au monde du cirque, pour lequel son père travaille, coïncide avec son désir de se connaître lui-même et de se distancier de l’univers insipide dans lequel il baignait jusqu’alors.

« Je refusais de me faire gronder comme un enfant à cause de mes vêtements. Je faisais des expériences. Je prenais mes propres décisions. Je me sentais épanoui. Je ne laisserais plus jamais une cravate m’étrangler. »

Roubaty nous plonge rapidement dans le monde du cirque, qui incarne à la fois l’atemporalité, l’hétéroclisme, la liberté et l’expérimentation. Venant planter son chapiteau dans les zones situées en dehors des villes pour une durée limitée, là où la terre est usée et les plantes ne fleurissent plus, le cirque offre à ses spectateurs la possibilité de concevoir l’infini – sentiment procuré entre autres par le talent inégalé de ses acrobates – dans la finitude. De plus, c’est là que se niche la mixité et l’idéal d’une société où tout le monde se sent inclus et en sécurité. Au cirque, il n’y a ni norme, ni fonctionnement social, ni mode d’emploi. Ce lieu se veut laboratoire où tout est possible et Bertil s’y épanouit au point de ne plus vouloir en partir. Michel Foucault utilise en 1966 le terme d’« hétérotopie » pour parler de ces « espaces absolument autres[1] » que les enfants ne connaissent que trop bien, tels le fond du jardin, le grenier, le grand lit des parents. Ce sont des « utopies situées », des lieux réels chargés d’un imaginaire sans aucune limite :

« C’est sur ce grand lit qu’on découvre l’océan, puisqu’on peut y nager entre les couvertures ; mais ce grand lit, c’est aussi le ciel, puisqu’on peut bondir sur les ressorts ; c’est la forêt, puisqu’on s’y cache ; c’est la nuit, puisqu’on y devient fantôme entre les draps ; c’est le plaisir, enfin, puisqu’à la rentrée des parents, on va être puni[2]. »

À l’instar de ces espaces décrits par Foucault, le cirque semble accorder à Bertil la possibilité de se créer son propre imaginaire : « [l]es costumes semblaient conférer des pouvoirs presque magiques quand on les enfilait ». Dans la même veine, c’est au cirque que Bertil, ressentant une intense admiration pour un autre jeune, envisagera pour la première fois « [l]a possibilité d’un garçon ». 

Ainsi, Roubaty se saisit du lieu du cirque pour le moduler à sa manière, en le poétisant certes, mais sans y consacrer de trop amples descriptions. En effet, l’accent est mis sur les personnes qui y évoluent, les voix qui s’en dégagent. Et même si le monde du cirque séduit Bertil, d’autres réalités, plus dures, ne manquent pas d’être également dépeintes. En effet, il est vite sensibilisé aux dangers liés au monde du spectacle, telles les agressions sexuelles subies par Garance, une contorsionniste redoutable. Ainsi, bien que le cirque – en tant que laboratoire expérimental – soit synonyme de liberté, Bertil comprend vite que celle-ci a parfois un prix…

Par ailleurs, la durée limitée du cirque ne manque pas d’être rappelée, comme si Roubaty souhaitait insister sur le fait que les moments durant lesquels on ne se sent pas contraint à se plier aux normes de la société ne sont qu’éphémères :

 « – Le cirque, c’est juste pour un été. Tu vas retourner dans la classe de Mme Vetter avec de la peinture sur ton pantalon cet automne ? Et la prochaine étape, ce sera quoi ? Des breloques aux oreilles ? Du maquillage ? » 

En outre, l’écriture de Roubaty est particulièrement percutante. Derrière chaque référence fictive semble figurer une référence réelle. C’est désormais au tour du lecteur de prendre les commandes et de jouer le jeu pour faire sens de toutes les allusions finement cachées par l’auteur. Si Roubaty, en tant qu’artiste, articule certes soigneusement le message qu’il souhaite transmettre à son lecteur, c’est bien à ce dernier que la réception incombe, en fonction du sens qui surgit pour lui. 

De la sorte, un lecteur impliqué parviendra-t-il à lire entre les lignes ? Sera-t-il aussi frappé par la référence à la « Place du 14 juin », rendant hommage aux égalités entre hommes et femmes, qui se cache derrière la « Rue du 13 juin » ? Sera-t-il attentif aux allusions au mouvement #MeToo, parmi d’autres, dispersées tout au long du roman et constituant ainsi un véritable topos ?

Somme toute, Le garçon-léopard est bien plus qu’un roman. Il s’agit d’une revendication, d’un appel à l’inclusion. La richesse de cette œuvre repose sans nul doute sur la subtilité avec laquelle Roubaty donne des clefs de lecture à son lecteur, sans pour autant lui ouvrir la porte. Miroir de son époque, ce roman convoite une société dont la richesse est de savoir embrasser toutes les esthétiques et toutes les différences. 


Roubaty, Bastien, Le garçon-léopard, Presses littéraires de Fribourg, 2022, 181 pages, Fr. 20.- 


[1] Michel Foucault, « Les Hétérotopies », Radio France, 1966, p. 41.

[2] ibid., p. 40.

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