Rebel Girls

Le deuxième roman de Martina Clavadetscher est un récit d’horreur mettant en scène des femmes fortes dans un futur dystopique, qui séduit notamment par sa composition narrative raffinée. 


Die Erfindung des Ungehorsams (« L’invention de la désobéissance ») raconte l’histoire de trois femmes exceptionnelles. Iris vit dans un penthouse à Manhattan et aime passer son temps dans des dinner parties. Elle ne cesse d’inventer de nouvelles histoires pour distraire ses invités et raconte un soir celle de sa demi-sœur Ling. Ling est ouvrière dans une usine de poupées sexuelles, en Chine, et donne parfois l’impression d’être aussi crispée que les robots sexuels qui passent entre ses mains lorsqu’elle en contrôle les défauts. Il y a finalement Ada, un génie des mathématiques qui, dans l’Angleterre du XIXe siècle, s’oppose à sa mère et poursuit ses rêves. Bien avant la création du premier ordinateur, elle a anticipé leur concept en développant avec Charles Babbage une machine capable d’effectuer des calculs compliqués. C’est déjà la deuxième fois que Clavadetscher fait ainsi référence à la figure historique d’Ada Lovelace.


Apprendre à mentir et regarder des films 

À première vue, il est difficile de trouver un dénominateur commun entre ces trois femmes. Cependant, Martina Clavadetscher imagine un motif raffiné pour mettre en avant leurs similarités et réunir leurs histoires en un seul récit : l’algorithme. Petite fille, Ada Lovelace rêvait déjà de machines et de pouvoir voler. Si elle n’est jamais parvenue à s’élever dans les airs comme un oiseau, elle a en revanche réussi une percée en technologie de l’information – Ada Lovelace a écrit le premier programme informatique de l’histoire. Grâce à ses calculs et ceux de Babbage, les plateformes Internet suivent aujourd’hui nos clics et les têtes de poupées discutent avec nous comme si elles étaient humaines. La nouvelle génération de poupées produites dans l’usine chinoise devrait pouvoir en faire de même. Ling aide une ouvrière inconnue à mesurer les progrès de l’entraînement et ce quotidien bien réglé lui fait alors perdre son enveloppe rigide. Quand le programme a appris à mentir, Ada s’assied à un moment donné à côté de Ling sur le canapé et elles regardent ensemble le célèbre film Paradise Express. Le parc d’attractions Adventureland, dont il est question dans le film, devient finalement le lieu qui incarne la nostalgie de Ling et d’Iris.


Qui a inventé la désobéissance ? 

La quête de la désobéissance mène donc directement sur le chemin du mensonge : Ada ment à sa mère en prétendant réfréner la « monstruosité » dans sa tête ; Ling apprend à mentir et décide de voler sur son propre lieu de travail, tandis qu’Iris ment lorsqu’elle affirme avoir visité le parc d’attractions de Paradise Express et y avoir rencontré beaucoup de personnes ressemblant à la Fanny Lee du film. À son tour, la nouvelle génération de poupées apprend à mentir car c’est humain. L’invention de la désobéissance nous laisse bouleversé·e·s, mais dans le bon sens du terme. La langue précise et soucieuse du détail laisse clairement percevoir l’enthousiasme de l’autrice pour l’écriture. Elle ne donne jamais l’impression d’être forcée ou pénible, mais maintient la tension narrative et le rythme de lecture en alternant les différents points de vue des protagonistes. Avec son nouveau roman, Martina Clavadetscher a ainsi réussi un récit d’horreur qui séduit par ses histoires habilement reliées entre elles.

Traduit de l’allemand par Salomé Näf


Martina Clavadetscher: Die Erfindung des Ungehorsams. 288 pages. Zürich: Unionsverlag 2021, environ 30 francs.


À propos de l’autrice

Martina Clavadetscher est née en 1979. Elle a étudié la germanistique, la linguistique et la philosophie à l’université de Fribourg. Puis elle reçoit une bourse de séjour pour Berlin et ses pièces de théâtre sont jouées pour la première fois en Suisse et en Allemagne. En mars 2014, elle fait ses débuts en prose avec le récit « Sammler » (« Collectionneur »). Elle est l’autrice en résidence au Théâtre de Lucerne pour la saison 2013/2014. Avec sa pièce « Umständliche Rettung »(« Sauvetage compliqué »), elle remporte le prix des auteurs d’Essen en 2016, ce qui lui a valu une nomination au Stückemarkt de Heidelberg la même année. En 2017, elle est nominée sur la shortlist du Prix suisse du livre pour son premier roman « Knochenlieder » (« Chansons d’os ») et reçoit le prix littéraire de la Fondation Marianne et Curt Dienemann. Clavadetscher compte parmi les plus importantes dramaturges contemporaines de Suisse.

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