« Malencontre », frictions d’un imaginaire du réel

Dans son dernier livre paru aux éditions Zoé, Jérôme Meizoz met en scène un écrivain confronté au syndrome de la page blanche. La quête d’un sujet littéraire, ce sera celui d’une femme récemment portée disparue, Rosalba, qui est aussi son amour d’enfance. Voici le point de départ de ce récit. De retour dans son village natal, le narrateur que l’on surnomme ici le Chinois cherche à comprendre la mystérieuse disparition. À travers l’accumulation des témoignages récoltés parmi les villageois, un univers se dévoile par bribes. Une casse automobile, un stand de tir, un bar ; cette nappe fragmentée plante le décor d’une région dite « aux coutumes archaïques ». Une femme disparue, un clan, une enquête : tous les éléments semblent réunis pour élaborer un bon polar. 

« Raconter, après coup, l’histoire de celle qui ne m’a pas aimé, cela pourrait passer pour une compensation. Ou peut-être même une vengeance. »

Simultanément à l’enquête qui constitue le cœur du récit mis en abîme, le narrateur se berce du souvenir d’une relation imaginée avec la disparue. D’une part l’enquête, d’autre part la relation fabulée, avec pour seule jonction : Rosalba. Si au départ on distingue aisément le dehors du dedans, l’avancement de l’histoire poste le lecteur en zone grise ; les repères sont brouillés. L’hésitation qui se saisit du lecteur n’est autre que le reflet fidèle de celle du narrateur. En effet, la posture du chinois oscille. Si au départ, elle est manifestement celle du narrateur, la progression de l’intrigue renforce l’indécision référentielle au point de l’imposer pleinement dans le récit en un jeu de miroitement habilement mené. Les frictions du rapport entre réalité et fiction se matérialisent jusque dans la structure de l’ouvrage. 

« Elle et moi n’avions jamais buté contre les étroites parois du réel. Dans mon cœur et mon esprit, l’espace des possibles restait grand ouvert. » 

Léguer sa plume au narrateur, tel semble le parti pris. Un narrateur qu’on découvre moins soucieux que l’auteur d’exploiter le potentiel de diversité des voix qu’offrent les nombreux témoignages « rapportés », mimés, dans le livre. Si l’auteur fait mine de laisser carte blanche à son avatar, quelques clins d’œil laissent transparaître l’envers du masque ; les connaisseurs souriront. Le spécialiste en littérature romande n’hésite pas à évoquer Ramuz et Lovay parmi les références de son homme de papier. Autre point de rencontre : les préoccupations de l’auteur imaginé sont probablement celles de tout écrivain. Par où commencer une fois imprégné du sentiment d’avoir tout écrit ? Épaissir le souvenir, affiner le phrasé ; la récurrence des motifs apparaît comme un mimétisme des procédés de création littéraire. Soudain le roman prend des allures de carnet de notes.Friction du réel, mise en abyme et jeux d’écho : la richesse du dernier livre de Jérôme Meizoz est à chercher dans l’articulation entre forme et contenu. Le roman laisse poindre le registre du récit d’enquête comme en un clair-obscur : expression d’un refus des codes ou détournement d’un creuset actuellement prisé ? Enquête (ir)résolue et question en suspens, le roman se termine sur les réflexions du lecteur.


Jérôme Meizoz, Malencontre, Chêne-Bourg, Éditions Zoé, 2022, 160 p., 24 CHF.

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