Rêve-t-on l’humeur insulaire ou est-ce elle qui nous rêve ?

« L’argument est ancien »

Et plutôt singulier, puisqu’il vise à nous convaincre non pas en appelant notre pensée à se stabiliser vers une certitude mais en l’incitant au doute : suis-je dans un état d’éveil ou plongé·e dans un songe ? Dans la parabole chinoise Le rêve du papillon, un sage se questionne : a-t-il rêvé d’être un papillon ou est-ce un papillon qui rêve d’être un sage ?

L’argument du rêve, ouvrage que nous pourrions qualifier de poésie documentaire, s’inscrit dans un projet remarquable d’exploration entre archives et écriture dont découlent déjà plusieurs œuvres de Muriel Pic. Expérience de pensée philosophique qui prend racine à la fois dans l’antiquité grecque de Platon et dans l’Asie de l’Est de Tchouang-tseu, le titre porte en lui cette atmosphère bicontinentale trouble, bordée d’océans et de mers. Entre les doigts de l’autrice, l’argument du rêve se mue en expérience politico-poétique, un fin tissage qui amène les voix et les images classées dans un tiroir, tues, disparues, ou simplement non consignées, à revivre en nous en des formes évanescentes et fuyantes. 

« Le rêveur dévisage et envisage, pas d’échappées lyriques ni fuites, seulement des déplacements infimes entre le corps et son ombre, nos corps et les ombres. »

Le temps du rêve est un temps dans lequel passé, présent et futur s’entre-observent. Trois figures fantomatiques enveloppent de leur regard rêveur, et le nôtre à travers le leur, les traces documentaires d’un siècle qu’iels n’ont pas vécu : la poète japonaise Sei Shōnagon de l’an mille et Okinawa en pleine guerre du pacifique ; la poète allemande Annette von Droste-Hülshoff du XIXe siècle et les plages naturistes de la Freie Körper Kultur ; le poète américain Robert Lax du XXe siècle, ermite autoexilé sur l’île de l’Apocalypse, et les naufrages de migrant-e-s fuyant la guerre. Tour à tour, c’est à travers ces grands yeux noirs collés sur des ailes de papillon, ces yeux malades et troubles, et ces yeux prompts aux visions et aux hallucinations, que nous redécouvrons l’horreur des endoctrinements idéologiques et des violences de guerre des XXe et XXIe siècles. 

« Avec cette humeur grise dans le corps, j’ai remué les archives […] »

Cette humeur, Muriel Pic a très bien su nous la partager : elle remue, nous ballote au creux de diverses vagues, se déverse au gré des vers, et pourtant « C’est le même refrain/ la même image/ la même vague/ le même chemin ». S’agglutinent déjà aux portes de demain des millions de réfugié-e-s climatiques, et panoplie de conflits armés. Le poème nous invite, tout en brouillant nos pistes, à faire sens, à déplier, réarticuler les documents et les mots. Il s’engage et nous engage au niveau du rythme lui-même qui, très libre, scande en nous une émotion particulière. Il nous ouvre à une compréhension toujours plus profonde de ces « grisailles » aux entailles rouges. 

Le ton tranche et nous maintient dans l’éveil. Tantôt cynique, tantôt déchirant, mais aussi songeur, il inquiète tout en émouvant et se réserve par moments des lueurs d’espoir. La langue s’ancre dans le quotidien et, de là, parfois divague, toujours de manière fragmentée. Elle dit les archives, mais aussi les rêves, les images, les mythes, les élégies. 

« Du chariot à la table de consultation/ les agrafes font un bruit d’océan/ en glissant au fond des cartons. / Elles laissent des traces d’oxygénations lentes/ sur le papier. »

Les traces documentaires surgissent matériellement dans le clapotis des vagues, par bribes, conservant ainsi une part d’énigme : des chiffres, des dates, des photographies (de guerre, de paysage, de corps nus, de chaussures usées), des cartes postales, militaires, ou divinatoires, des fresques, des peintures médiévales, des témoignages, des listes, une bibliographie anarchiste, des citations, des intertextes. 

« Elle reprend/ ses Notes de chevet : / énumérer est un acte sans émotion ? / Au contraire, c’est un souffle retenu/ autour de l’ordinaire/ le creux dans un oreiller. »

Sur le tissu-mère se brodent des mots qui décrivent, qui scénographient, qui transcrivent, qui traduisent, qui métadiscursivent, qui dessinent et poétisent. Tout est très bien pensé, de la disposition des vers sur la page, aux considérations graphiques, sans oublier la relation dialogique entre documents et mots. Un trouble persiste et souvent nous retient de délimiter ce qui relève du domaine de l’archive de ce qui relève de la fiction : preuve que l’argument du rêve convainc et que la littérature apporte à la compréhension du monde une perspective qui lui est propre.

Ça fourmille de toute part et ça stimule autant les sens que les neurones : les mots, les images, les documents, les cultures se parlent et se répondent. À cette toile de murmures viennent se greffer quantité de questionnements, notamment sur le rôle et la place du poème engagé dans la société, sur le style poétique, sur les langues, le langage et surtout sur les archives. 

« Les documents sont nos corps/ nos corps sont des documents. / Feuilletez frères ! Feuilletez ! / Rien ne nous appartient. / Feuilletez d’avant et d’arrière / les documents humains / les documents de nos corps. / C’est sur la peau / la cicatrice d’une brûlure d’été. / Ah ! Quel gros mot : humanité. »

Corps explosés, corps mobilisés, corps déshabillés, corps naufragés, corps disparus, corps propagandés, corps dictés, corps riches, corps citoyens, corps pauvres, corps illégaux. Le script de l’histoire, avant de se déposer sur du papier, s’inscrit sur, dans et par les corps. Muriel Pic sait, à travers sa poésie, raviver l’humain de l’archive et parvient à nous le faire éprouver corporellement, quitte à nous en couper le souffle.

« Voici l’argument, voici le rêve. Voici grisailles – avec le fil rouge d’une veine. » 


Muriel Pic, L’argument du rêve, Genève, Héros-Limite, 2022, 168 pages, 28 CHF.

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