Quand une enfance genevoise mène à un polar américain

« Bref, quand on y pensait, assis sur la jetée à la tombée du soir, à l’heure où les mouettes planent haut, le ventre rosi par les derniers rayons, la vie était drôlement belle.

Et puis tout s’était écroulé. »

 

Dans son nouveau roman Marathon, Florida, Carole Allamand élabore deux récits successifs qui composent, au premier regard, un curieux ensemble disparate. Le premier est un polar qui se déroule, comme l’indique le titre, à Marathon, en Floride. Tandis que le deuxième est autobiographique. Il observe les pérégrinations de l’auteure alors qu’elle grandit à Genève dans les années 1970. Une seconde partie qui (d)étonne, et ce, notamment quand la première suit le personnage de Norma Salvatore qui a abandonné son métier d’infirmière dans le New Jersey pour revenir dans les Keys. Entrée dans la police locale, elle attend de pouvoir faire la lumière sur le meurtre non résolu de son frère, Alberto. La mort de ce dernier a bouleversé le microcosme familial, provoquant son éclatement et la chute professionnelle des parents. L’enquête sur la mort d’Alberto étant à nouveau ouverte, la jeune femme réalise que l’assassinat qu’elle pensait être lié aux activités militantes écologistes de son frère cache une vérité plus complexe et douloureuse encore.

Si son résumé laisse quelque peu perplexe, Marathon, Florida est en réalité le fruit d’une démarche littéraire particulièrement intéressante. Professeure à l’Université de Rutgers dans le New Jersey, l’écrivaine romande nous propose de découvrir le jeu troublant des auteur-e-s lorsqu’ils manient le réel pour façonner la fiction. En effet, la seconde partie se révèle être la matière qui a servi à élaborer la première. L’enfance de Carole Allamand nous est racontée sous la forme de courts chapitres qui sont autant d’instantanés de son quotidien de petite fille. Les intitulés de ces photos réfèrent à une thématique, un nom, un objet ou encore un lieu qui rythment l’enquête de Norma. À une époque où le roman anglo-saxon inscrit la déconstruction du geste créatif au cœur même du texte, et on pense ici au remarqué Asymétrie de Lisa Halliday (Gallimard, 2018) ou encore aux Innocents et les autres de Dana Spiotta (Actes Sud, 2019), la démarche d’une auteure francophone comme Carole Allamand interpelle et réjouit.

Cependant, force est de constater que l’entreprise n’est pas des plus simples et peut ne pas provoquer entièrement l’effet recherché. Au début, l’invitation à découvrir les tranches de vie qui ont mené à la fiction dont on vient de lire les dernières pages est des plus séduisantes. Puis, au fil des fragments qui constituent la seconde partie, la surprise s’essouffle et le processus employé par Carole Allamand s’enraye en devenant quelque peu redondant. S’installe l’impression qu’il consiste uniquement à identifier les thèmes affrontés dans l’enfance qui ont servi à créer, des années plus tard, un roman policier. Par ailleurs, la vitalité et la profondeur avec laquelle elle relate sa jeunesse genevoise participe à estomper la curiosité ressentie au préalable pour la performance littéraire que la romancière a voulu réaliser.

Percutante en elle-même, l’enfance de Carole Allamand génère une foule d’émotions qui tend à faire même oublier l’enquête policière de la première partie. Hormis une fascinante incursion dans les familles dysfonctionnelles dans lesquelles certains enfants de la génération X ont évolué, elle donne à voir une topographie culturelle de l’avènement des nouveaux médias dans les années 1970. Mais ce second récit rend surtout dans toute sa complexité le fait de grandir en tant que fille à cette époque. Préférant jouer avec les garçons, l’auteure a dû essuyer les humiliantes injustices réservées aux filles qui dédaignent leur poupée. « Mon père, lui, veut bien m’acheter des soldats de plomb ou un sabre d’abordage en plastique, mais il ne se ridiculisera pas auprès du Servette F.C. en essayant d’inscrire sa fille à l’école de football. ‘Pour ça, il te manque quelque chose’, déclare-t-il en ricanant. »

Devant la richesse de ce récit, il est possible d’en venir à regretter que la romancière genevoise n’en ait pas fait le seul sujet de son roman. Outre l’intérêt de découvrir le visage de la Suisse dans les années 1970, la confrontation du comportement d’une enfant qui se défait des idées reçues sur les petites filles avec le regard de la société de l’époque résonne encore comme un phénomène tout à fait actuel. Toutefois, il aurait été dommage de manquer la démarche de Carole Allamand qui, en exposant le processus créatif des auteur-e-s, propose de déranger les lecteurs dans leurs habitudes. On ne peut que souhaiter que son entreprise insuffle à d’autres écrivain-e-s francophones l’envie de jouer avec la construction de leur récit en vue de nous faire réfléchir sur notre lecture au lieu de se laisser porter sans effort par une structure sans heurts, ni ruptures.

 

 

Camille Bernasconi

 

Carole Allamand, Marathon, Florida, Éditions Zoé, 2019, 268 pages.

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