Être heureux quand la mort approche

Au premier abord, peu trépidant. En quoi le journal intime d’une personne âgée en EMS peut-il être intéressant ? Et comment une telle idée a-t-elle pu surgir dans la tête d’un auteur de trente ans ? D’autant plus que Se réjouir de la fin, publié chez Grasset, est l’exact opposé d’Aux noces de nos petites vertus, le premier roman d’Adrien Gygax. Le Temps disait d’ailleurs de cette première fiction « qu’on la lâche essoufflé, ivre de tant de jeunesse arrogante ». Aujourd’hui, l’auteur avoue que son angoisse de la mort, la volonté d’une vie plus tranquille à la suite d’un bad trip, et la découverte d’un EMS – dans le cadre de son travail de consultant en entreprise – sont les principales raisons de ce retournement.

Alors, que dire de cette nouvelle fiction sur la mort ? Eh bien surprise ! Ce journal intime est plein de vie. Gygax a pris le parti de faire voir la vie du bon côté. Armé d’hédonisme malgré son grand âge, le narrateur recherche le bonheur dans son nouvel environnement et ses expériences. « Regarder les autres manger », « Planer après la visite du médecin », « Dessiner comme un enfant » sont autant de chapitres-étapes menant à « La paix » pour finalement « Se réjouir de la fin ». Plein de vie certes, mais à la lecture de ces titres l’inaction semble inévitable, le lecteur se prépare à cent pages d’ennui. Et ceci d’autant plus que certains sujets peuvent paraître un peu bateau : l’amour, la vie et la mort, la nature… Les lignes de ce « petit vieux » sont en fait un appel à la réflexion sur des sujets parfois déjà (trop) vus, mais qui font partie de nous. Ce livre nous fait réfléchir, voilà une de ses forces.

Mais le contenu ne fait pas tout. Un vocabulaire accessible, des phrases courtes … bref, une langue simple. Adéquate au style du journal et proportionnelle au petit format, cette simplicité prend sens. La sobriété n’est toutefois que surface et laisse place à la variété des styles : humour, langage imagé, lyrisme, essai philosophique, jeu… à croire que l’action se situe d’abord dans l’écriture même. Le narrateur parle franchement : il est un « petit-vieux », Morphine est la petite sœur de Morphée, et ceux qui en obtiennent ont « des tronches comme fissurées de plaisir ». Lorsqu’il dessine comme un enfant, nous voyons l’imagination du petit qui n’est plus vieux : « Il pleut des cordes bleues et jaunes ! comme des bouts de ficelle ! comme des bâtons ! c’est une prison ! non ! c’est une forêt ! ». La richesse des styles, et surtout l’humour, font la force du journal.

Mais toute cette joie n’oublie-t-elle pas naïvement les souffrances physiques et psychologiques indissociables du vieillissement du corps ? La chaise roulante, le deuil sont occultés. Dire qu’un titre comme Se réjouir de la fin ne laisse pas de place à la négativité est peut-être trop simple. Néanmoins, il résume le message de l’auteur : montrer qu’être heureux quand la mort approche, c’est possible.

Vous l’aurez compris, Se réjouir de la fin est un petit livre plein de surprises, qu’on referme avec le sourire. Adrien Gygax nous invite à prendre le temps de nous arrêter un instant pour apprécier les petites choses, à première vue insignifiantes, qui nous entourent – à l’image de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules de Philippe Delerm. Qu’on ait vingt ou huitante ans, cela ne peut pas faire de mal d’essayer.

 

Adrien Gygax, Se réjouir de la fin, Paris, Bernard Grasset, 2020, 101 p., 23 CHF.

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