« L’attrape-malheur » de Fabrice Hadjadj : un attrape-bonheur de lecture

En pénétrant dans l’univers de Fabrice Hadjadj, on croit d’abord être en terrain connu. Dès le premier tome de sa trilogie, Entre la meule et les couteaux, l’auteur – qui jusque-là avait publié des essais philosophiques à la fois ambitieux et accessibles – accomplit tous les rites familiers, depuis le « il y avait une fois » du Prologue, repris par le « Il y avait une fois, donc… » du premier chapitre, jusqu’aux clins d’œil multiples en direction des grands classiques. Bien sûr il y a un (petit) peu de Harry Potter dans ce jeune Jakob qui a reçu des dons si particuliers : le bon roi du pays où il vit, Kovno VII trois-quarts, n’est pas sans rappeler le quai 9 ¾ d’où part le train qui doit conduire le jeune apprenti sorcier à l’école de Poudlard. Quant à la géographie de ce monde imaginaire, du royaume de Brandes à l’Empire d’Altemore où règne l’Empereur blanc, en guerre contre son propre fils Ragar, elle s’étend sur un vaste planisphère entre l’océan Terrifique et la mer Cérulée. Loi du genre : la fantasy se doit de construire un monde complet, de dresser sur la scène intérieure une image alternative de notre monde, à la fois reconnaissable et parée de tous les prestiges de l’étrangeté. Et puis surtout, la vieille connaissance des lecteurs et lectrices qui ont gardé un coin d’enfance dans le cœur, c’est le héros lui-même, enfant dans le premier tomeadolescent presque adulte dans le deuxième, Entre forêts et foreuses. Ce jeune Jakob Traum au nom prédestiné, fasciné par « la vie qui rêve et la mort qui rôde », c’est un frère ou du moins un cousin germain (par son nom) du brainchild de J. K. Rowling, mais aussi du Bilbo de Tolkien et des quatre jeunes Londoniens de C.S. Lewis – Peter, Susan, Edmund et Lucy – qui passent du monde « réel » à celui de Narnia. Et la liste pourrait s’allonger, en aval comme en amont, puisque l’on sent dans cette Contrée qui s’étend de Rarogne, village natal de Jakob, à Entreval où se tiennent les grandes foires d’automne et de printemps, flotter un lointain parfum de Perrault et des frères Grimm. 

        Derrière les multiples déclinaisons de l’enfant et des sortilèges, c’est toute la richesse du récit d’apprentissage qui se déploie en feux d’artifices littéraires sous la plume de ces auteurs, dont Hadjadj reprend ici la grande tradition. Les prodiges qui ponctuent le récit, et qui font hésiter le lecteur « entre mirage et miracle », sont des allégories de ce parcours initiatique jalonné de monstres et de merveilles qu’est la première saison d’une vie. Mais si Hadjadj reprend la tradition, c’est à sa manière, avec des secrets de fabrique bien à lui. Une belle trouvaille, pour commencer : ce don ambivalent de Jakob, qui fait de lui tantôt un super-héros au corps invulnérable et ductile, tantôt une sorte de martyr prenant sur lui, dans sa propre chair, les blessures et les malheurs de ceux qu’il aime, d’où son surnom peu flatteur d’attrape-malheur, qui explique le titre et dont le narrateur nous apprend qu’il en naît un toutes les dix générations. Paradoxe vivant d’une Providence qui semble jouer avec les nerfs de ses créatures : les braves parents de Jakob, Anders et Norma – prénoms en forme de clin d’œil – en savent quelque chose.  Avec un prénom comme Jakob, d’ailleurs, ce fils de meunier se débat à l’instar de son homonyme biblique contre des forces mystérieuses, divines ou ténébreuses, on ne sait trop. Quant au patronyme de cet « attrape-malheur », Traum, on peut y soupçonner un écho du Dreamcatcher, talisman fait pour attraper les rêves, surtout les mauvais, mais sans doute aussi les bons. 

     On l’aura compris, l’une des grandes forces de ce cycle est la créativité verbale. Entre fantaisie, ironie et allusions, l’écriture de Fabrice Hadjadj laisse en permanence entrevoir comment le rêve naît du choc des mots, qui « s’allument de feux réciproques », comme disait un autre poète. Choc des images aussi, voire des syllepses, et non sans humour : le Prologue nous explique le dualisme inhérent à la nature de Jakob par l’image d’une collision entre la charmante mais imprévisible fée Clochette – de Peter Pan – et l’odieuse Carabosse – la marraine fée aux mauvais dons de La Belle au bois dormant – qui se sont penchées en même temps sur son berceau et se sont cogné la tête – d’où la bosse, justement. Mais le merveilleux de Hadjadj est tout sauf naïf : le titre du premier tome, par exemple, Entre la meule et les couteaux, fait référence au premier degré au moulin du père, et à la violence d’un monde adulte où chacun-e est à couteaux tirés contre les autres. Au second degré, le lourd mécanisme du moulin paternel fascine l’enfant parce que celui-ci croit y déceler « les secrets de la mécanique céleste » et « les mystères du destin » ; le destin, justement, qui parfois tranche de ses lames brutales, couteaux ou ciseaux, la trame fragile des existences. Le titre du deuxième tome, Des forêts aux foreuses, retrace l’odyssée de Jakob, échappé d’un curieux cirque, fuyant un sombre personnage et s’alliant dans les forêts de Comboscure à une « Horde » rebelle en lutte contre l’Empire d’Altemore. Ce dernier est une civilisation qui par certains côtés rappelle la nôtre, avec son mélange d’archaïsme et d’une modernité faite de machines et de jeux dangereux, tel ce « jeu des Trônes » dans lequel on reconnaîtra quelque allusion à une série culteToujours la dualité : de la meule aux couteaux, des forêts au foreuses, des rêves de l’enfance à ceux de l’âge adulte, avec cet Empereur qui « veut que sa puissance soit au service de tous les peuples » et se fait fort « d’aménager un monde uni dans la prospérité du commerce et de l’innovation ». Rien de moins ! D’ailleurs cet empereur qui « condamne la mort à mort » et « veut promouvoir un homme nouveau » évoque d’inquiétantes figures pseudo-messianiques de nos deux ou trois derniers siècles bien « réels ». 

    Il y avait une fois, aussi, dans ce conte destiné aussi bien aux jeunes qu’aux moins jeunes, la découverte d’un amour qui se vit autant dans le cœur que dans le corps, et qui d’ailleurs ne se vit pas qu’une fois. Ce serait trop simple. Comme serait trop simple une histoire qui se raconte d’un seul point de vue. Le narrateur, au premier abord, s’amuse à reprendre ironiquement toutes les vieilles astuces du storytelling – telles que cette vision de Jakob ( !) dans le deuxième tome, « qui, vous l’aurez compris, jouera un grand rôle dans la suite et surtout à la fin de notre histoire ». Mais voilà qu’au même moment, ou presque, il avertit ses lecteurs déjà bien ficelés dans les rets de son attrape-rêve que « nous contons l’histoire de Jakob Traum, mais… il n’y a pas de personnage secondaire et chacun tient le rôle principal, occupe le milieu de la scène qui se déploie autour de lui, fût-il dans les coulisses ». 

   Outre la richesse du texte lui-même, ces deux volumes publiés aux éditions La Joie de lire s’enrichissent des illustrations de Tom Tirabosco. En dialogue permanent avec le texte, ces dessins au fusain mettent toutes les savantes nuances du gris au service de l’imaginaire, nous aidant à construire cet univers de poésie en clair-obscur, avec la même fausse naïveté que la plume de Fabrice Hadjadj. Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette saga, mais comme nous en avertit le narrateur lui-même en parlant de la parade qui annonce les numéros du cirque à la foire d’Entreval, « il s’agit [seulement] d’éveiller les curiosités, on ne va tout de même pas vous divertir à l’œil ». Ce serait du reste un mauvais service à « vous » rendre, car L’Attrape-malheur est un monde à découvrir, par le texte et l’image, pour savourer longuement la joie de lire. 


Fabrice Hadjadj, L’Attrape-malheur tome 1 : Entre la meule et les couteaux, Genève, La Joie de Lire, 2020, 268 pages, 24,90 CHF.

Fabrice Hadjadj, L’Attrape-malheur tome 2 : Des forêts aux foreuses, Genève, La Joie de Lire, 2021, 480 pages, 29,90 CHF.

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