Je me réveillerai un matin sous un ciel nouveau met en scène, au cœur de la ville de Genève, une narratrice fraîchement séparée de son mari, tentant de se reconstruire une identité.
Le huitième roman de l’autrice genevoise Anne Brécart plonge les lecteur·ices dans les méandres des souvenirs d’une femme qui doit réapprendre à vivre seule, alors que tout ce qu’elle connaît s’effondre autour d’elle. Privée de sa vie familiale et de l’amour de son mari, la narratrice, dont le nom reste inconnu tout au long du roman, doit faire face à une solitude soudaine, à un appartement vide et froid et surtout, au temps qui passe.
Je constate ce soir, dans l’appartement prêté, que le temps passe tout autrement que dans ma vie d’avant, qu’il a une tout autre consistance. Au lieu d’être fluide et lumineux il me paraît gluant et noir, s’écoule lentement et avec peine.
Dans le récit, la rupture est plus que sentimentale, elle est également temporelle et identitaire. Autour de la narratrice, le temps cesse d’exister. Il devient son ennemi puisqu’il la met face à ce qu’elle considère comme son plus grand échec : la perte de son mariage et des liens familiaux. A la façon du recueil Le Temps déborde que Paul Éluard publie après la mort de Nusch, son épouse et muse, Brécart utilise le temps qui passe, ou plutôt son absence, pour mettre sa narratrice face à ses insécurités et à sa séparation. D’abord épouse et mère, le personnage principal du roman redevient une sorte d’adolescente perdue et doit réapprendre petit à petit à être seule et à se suffire à elle-même. Pas facile lorsque la dépendance affective a toujours fait partie de sa vie.
Rétrospectivement, je note mon absolue impossibilité de dire non. Je m’imagine nager dans un fort courant : celui qui est emporté par un fleuve impétueux ne dit pas non.
Ce besoin d’exister à travers les autres réapparaît d’ailleurs rapidement quand la narratrice fait la rencontre de S., un collègue de travail qui traverse lui aussi un divorce douloureux. Toutefois, malgré les dires du personnage principal, l’homme apparaît comme une tâche noire aux yeux des lecteur·ices vigilant·es. Humeur changeante, mensonges, mixed signals comme on dit en anglais, S. devient peu à peu une figure masculine toxique. Pourtant, la seule qui ne semble pas s’en rendre compte, c’est la narratrice. Très vite, S. devient le centre de ses pensées et amène une présence, voire un sens, dans sa vie. Bien qu’elle sente de plus en plus que la situation ne lui convient pas, la narratrice se raccroche à la seule chose qui la sorte de sa torpeur : une apparente histoire d’amour.
On peut aussi être comblée par un amour impossible qui s’installe dans notre imaginaire et qui ne nous laisse pas en paix.
Grâce à la structure de journal intime du roman, l’autrice plonge ses lecteurs·ices au cœur même des pensées et des doutes du personnage principal. Pendant une durée de dix mois, il est possible de suivre les états d’âme de la narratrice et de capter l’évolution de sa personne. Dès lors, le récit de la narratrice se fait à la fois à travers elle-même, mais également à travers les autres personnages qu’elle connaît et qu’elle décrit en détail. Une ressemblance avec le célèbre roman Mrs Dalloway de Virginia Woolf (1925) est fortement perceptible et l’autrice anglaise est d’ailleurs souvent citée dans le roman de Brécart, pour qui Woolf est une source assumée d’inspiration.
Cela dit, l’écriture introspective et sensible d’Anne Brécart, qui rappelle d’ailleurs par endroits celle d’Annie Ernaux, ne suffit pas à entraîner les lecteur·ices dans le récit de manière durable. Saturé de descriptions et des lamentations de la part de la narratrice, le récit ralentit et le personnage principal se montre presque un petit peu énervant, bien qu’il soit manifeste que cette femme a avant tout besoin d’aide. Parfois, l’envie pourrait vous prendre d’entrer dans le roman et de secouer la narratrice afin qu’elle se réveille et qu’elle reprenne les rênes de sa vie !
Les différentes thématiques abordées dans Je me réveillerai un matin sous un ciel nouveau ne sont, par ailleurs, pas nouvelles sous la plume de l’autrice. En effet, Les Années de verre (1997) et La Lenteur de l’aube (2013) exploraient déjà l’importance des souvenirs et de la mémoire, tandis qu’Angle mort (2002) questionnait l’identité humaine. Ainsi, le huitième roman d’Anne Brécart paraît plutôt semblable à ses prédécesseurs, ce qui risque de le rendre moins attrayant. Néanmoins, ces différentes thématiques demeurent universelles et touchent sans doute de nombreux lecteurs et surtout, de nombreuses lectrices qui traversent des épreuves similaires à celles évoquées dans Je me réveillerai un matin sous un ciel nouveau.
Anne Brécart, Je me réveillerai un matin sous un ciel nouveau, Genève, Éditions Zoé, 2025, 144 pages, 23 CHF.
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