La Simone c’était ma grand-mère, peut-être la vôtre aussi. Celle qui fait de bonnes tisanes tout en racontant, avec douceur, une vie qui n’a pas toujours été tendre avec elle. Avec cet ouvrage, Adrien Rupp nous emmène à la rencontre de cette figure singulière d’une ancienne couturière et paysanne, qui s’attache à des choses simples, sans jamais les réduire à peu.
Dans un monde saturé d’urgences et d’injonctions à la productivité, cet ouvrage propose une résistance douce. A travers de courts récits du quotidien, de souvenirs et de rencontres, Rupp construit une écriture qui révèle les gens ordinaires et le quotidien simple d’une façon noble. Le texte met en lumière la Simone, mais aussi celles et ceux qui l’ont côtoyée. La Simone n’est pas pressée, elle ralentit le monde qui nous entoure. « L’important, c’est qu’on arrive tous en même temps à Nouvel An. Le reste, elle s’en fout un peu. »
Ce qui frappe d’emblée, c’est la construction du livre. Rupp alterne prose, répliques en italiques et vers, la forme se refuse d’être enfermée dans un seul registre. L’écriture ne dit pas, elle fait ressentir : gestes précis, détails sensoriels, quitte à verser parfois dans l’inflation des métaphores. Il y a quelque chose de cohérent dans ce choix, l’auteur est un comédien formé à la Manufacture de Lausanne, et on sent dans ces pages une attention particulière aux dialogues, aux silences. L’ouvrage est d’ailleurs en cours d’adaptation scénique. Ce rythme, l’auteur l’impose aussi avec des pauses : des pages blanches, des illustrations de plantes, comme des moments de repos imposés au lectorat. On lit, on s’arrête, on ressent, on ralentit. Le titre lui-même est évocateur : La Simone, avec cet article rural et affectif, transforme un prénom en figure. Comme si elle ne pouvait disparaître.
L’écriture, ici, peut être perçue comme la couture, elle relie les souvenirs, assemble les fragments d’une vie pour empêcher qu’elle ne disparaisse. Car la Simone, à la fin, elle perd la tête, et ses souvenirs s’effilochent. Cet ouvrage est avant tout un acte d’amour, une façon, par les mots, de garder quelqu’un vivant. La mort traverse pourtant le récit : celle des autres, celle qui vient, celle qu’on veut écarter.
Lors de la lecture, le texte apaise, il modifie notre attention : on s’arrête sur des détails qui, habituellement, passent inaperçus. C’est la grande force de l’auteur, peut-être aussi sa seule limite. À force de tendresse, la Simone frôle parfois la figure idéale de la grand-mère, celle que tout le monde aurait voulu avoir. Le récit mobilise des images familières qui peuvent tendre vers le cliché, mais il s’inscrit dans une mémoire collective reconnaissable. On aurait peut-être aimé, par moments, plus d’irrégularités, plus d’ombres, même si le livre en contient une, particulièrement marquante : la mémoire qui s’en va à cause de la vieillesse. La volonté de Rupp est sans doute d’offrir non pas un portrait réaliste, mais une flamme éphémère, avant qu’elle ne s’éteigne à jamais.
La Simone a quelque chose de régressif, au sens le plus doux du terme. « Le matin, avec la Simone, c’est doux comme la tendresse ». Cette phrase, simple, presque enfantine, est pourtant si juste, c’est là toute la force d’Adrien Rupp. La Simone est une ode à la simplicité, mais aussi une invitation à ralentir, à redonner de la valeur à ce qui paraît insignifiant. Dans un monde qui tire souvent sur le fil, l’auteur choisit d’utiliser ce dernier pour recoudre des souvenirs. Un livre à lire lentement, comme une tisane qu’on laisse doucement infuser.
Adrien Rupp, La Simone, Lausanne, éditions La Veilleuse, mars 2026, 116 pages, 24 CHF.