Doit-on écrire colon au féminin ?

2026, région de Fribourg, Suisse. 

Dans une petite chambre en bois, une jeune femme que nous ne connaissons pas encore s’installe dans son fauteuil préféré, sous une lumière tamisée. Une légère brise, apportant les effluves des champs, la pousse à attraper une couverture. C’est au son des cloches des vaches qui rentrent à l’étable qu’elle ouvre un roman. C’est un roman sur l’Algérie, la Suisse, la femme et la colonisation. 

On rencontre Madame, aristocrate genevoise, femme d’un éminent banquier de la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif. Puis Safia, jeune Algérienne qui voit sa tribu chassée de ses terres par les roumis. Enfin, c’est au tour d’Anne-Laure d’entrer en scène, paysanne vaudoise qui, avec sa famille, convaincue par un certain « Henri Dunant », part pour Sétif afin de devenir colon et de cultiver de nouvelles terres. Lolvé Tillmanns nous plonge dans trois destins de femmes, originaires de classes sociales, de cultures et de pays que tout semble opposer. Elles n’ont, à première vue, aucune chance de se rencontrer. Et pourtant, elles vont tisser des liens profonds et humains tout au long de l’histoire. 

Plongé au cœur de leur quotidien, de leur intimité, de leurs secrets, le lecteur est happé par la tentation d’une vie meilleure. Il se retrouve confronté à la mort, à la pauvreté, à l’espoir et à la désillusion : « Le cimetière non plus, je ne le verrai plus jamais. Sophie avait promis de ne pas oublier Emile, Jean et sa petite sœur qui n’avait pas eu de nom, là-bas en Suisse. Qui va se souvenir d’elle, là-bas en Algérie ? Moi. Je me souviendrai de tous les morts ».

C’est par la vivacité de ses dialogues, la profondeur de ses personnages et la justesse de ses mots, poignants, percutants et sans détour, que Lolvé Tillmanns s’efforce de sensibiliser ses lecteurs à un sujet méconnu : la participation de la Suisse à la colonisation. Mais c’est un pan dont l’Histoire ne se soucie point, qui se trouve ici questionné : quelle est la place des femmes dans ces rouages impérialistes ? 

Les femmes. Le rôle des femmes est fondamental dans le livre. Dans l’ombre, elles influencent subtilement les décisions importantes que les hommes croient contrôler. Elles gardent le contrôle de leur maison, remettent sur le droit chemin leur mari alcoolique, enterrent leurs enfants décédés… Elles doivent choisir : abandonner leur enfant à une vie meilleure, mais sans elles, ou les garder au risque de les voir mourir ? 

Proverbe Kabyle : « La situation de la femme, un chien n’en voudrait pas ». 

Dans l’ombre, elles agissent, elles subissent : « – Tu travailles au cabaret ? – Faut bien manger. Tu devrais essayer, y a une musulmane aussi, mais c’est une vieille, toi, ça marcherait mieux. Les types, ils aiment les filles jeunes, même que celle qu’a le plus de succès, c’est Suzanne qu’a juste douze ans. – Je veux pas… je veux pas aller avec les hommes. – Ben là au moins, ils te paient, c’est pas comme avec ce salaud de pasteur ». C’est dans la violence et l’injustice qu’elles tentent de survivre dans ce monde dominé par les hommes. Pourtant, derrière cette apparente vulnérabilité, leur rôle est crucial. Cette histoire leur est dédiée. Car leur présence, discrète et déterminante structure le récit et lui donne sa force. 

Historienne de formation, c’est par le biais de la fiction que l’auteure vaudoise nous entraîne dans son univers. Le lecteur oscille entre matériau documentaire et fictionnel, il s’insinue dans la conscience des personnages, il partage avec eux un espace privilégié. La force de la fiction réside dans sa potentialité à révéler toute la complexité du fait colonial. Il ne s’agit pas seulement de le condamner, mais d’illustrer la souffrance et la brutalité de la perte pour les Algériens, de légitimer un tourment plus général, celui des paysans et des paysannes suisses, venus débordants d’espoirs et de rêves pour construire une nouvelle vie en Algérie, puis repartant seuls, meurtris, la mort comme seul compagnon.

Dans la chambre où tout a commencé, le roman se referme comme il s’était ouvert : entre les mains d’une lectrice qui, désormais, ne peut plus ignorer ce que l’Histoire a longtemps laissé dans l’ombre. Colon ne s’écrit-il pas au féminin ? Au fil des pages, Lolvé Tillmanns bouleverse les certitudes.


 Lolvé Tillmanns, Colon ne s’écrit pas au féminin, éditions Cousu Mouche, 2026, 363 pages, 20 CHF.

Vue de la région de Sétif depuis Aïn-Arnat, principal village construit par la Compagnie genevoise, parue dans « L’illustration, journal universel », en octobre 1854.

© De Agostini Picture Library – Getty Images

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