Une science-fiction futuriste vaudoise

Philippe Testa n’aurait pas pu choisir de meilleur moment pour publier son nouveau livre. Le printemps 2020 et son ambiance de fin du monde provoquée par la pandémie présentent en effet le cadre idéal pour se plonger dans cette fiction. Si vous faites partie de celles et ceux que les récits apocalyptiques rendent sceptiques, ne fermez pas encore cet onglet, car derrière une intrigue éventuellement convenue de fin du monde se cachent de nombreuses pistes :

 

L’obscur est une livre d’amour.

L’obscur est un livre sur les sciences sociales.

L’obscur est un livre sur l’évolution technique.

L’obscur est un livre sur la puissance de la nature.

 

Voilà, vous voyez, cet ouvrage couvre un large spectre. Philippe Testa entremêle tous ces aspects dans la vie de son protagoniste, un jeune homme aux traits autistiques qui habite aux alentours de Lausanne. Dans ce monde ultracapitaliste d’une société en déclin, chaque activité est contrôlée par la technologie ; un ennui chronique pèse alors sur les gens, les fait se comporter de façon apathique. Mais malgré cette apparente léthargie, le mécontentement gronde dans les couches sociales. L’écart entre les riches et les pauvres n’a jamais été si grand. Tandis que les uns se réfugient sur des îles artificielles ou dans des « gated communities », les autres s’entassent dans des appartements minuscules qu’ils arrivent à peine à payer. En raison de l’environnement hyper-compétitif, ils étouffent, confrontés au risque quotidien de perdre leur travail.

 

C’est à ce moment-là que la nature commence à opérer comme égalisateur. Des tempêtes destructives s’enchaînent, la chaleur devient insupportable et des « black-out » inexplicables s’accumulent et génèrent une tension de plus en plus tangible. Bien qu’initialement, la population ne se rende pas compte de l’ampleur des dangers – elle se plaint surtout de l’impossibilité d’accéder aux réseaux sociaux –, la situation s’aggrave lorsqu’il y a pénurie d’aliments évoquant de manière troublante les rayons vides de nos supermarchés en 2020. Les observations minutieuses et les commentaires réalistes permettent au lecteur de plonger dans cette lutte pour la survie (Avis aux personnes sensibles aux recettes méticuleuses pour préparer la chair humaine : je vous conseille de sauter les pages 167 à 169). Testa montre ainsi comment la société individualiste se retourne contre l’individu ; la nature regagne le contrôle sur le monde et montre l’impuissance des hommes.

 

Philippe Testa est connu pour écrire des romans du genre apocalyptique. Il se distingue cependant par sa capacité à transposer les sciences sociales au moyen d’un style narratif attentif aux détails. Dans Sony, qui a gagné le Prix du Roman des Romands, ou encore dans Le Crépuscule des Hommes, Testa aborde la question de l’existence ordinaire. En donnant accès à la vie intérieure de ses protagonistes, il traite des problématiques délicates telles que la façon de supporter, embellir ou même fuir la vie quotidienne. Dans L’Obscur, Testa a trouvé un mélange idéal en se concentrant sur un personnage qui fonctionne au sein d’une société mais qui s’y sent malgré tout marginal. Avec son comportement, son langage et sa vision du monde, il se heurte régulièrement à la communauté. Cependant, cette altérité, ce caractère unique se révèle un véritable cadeau pour cette narration. Tandis que la plupart des membres du collectif ne semblent avoir aucun intérêt pour leur environnement, le narrateur se trouve souvent au bord du lac de Genève où il s’immerge dans ses pensées sur l’existence. En incluant les pensées et le point de vue du narrateur, ce récit se distingue des lieux communs du genre. Les observations objectives enrichissent la fiction et permettent au lecteur de se projeter dans cet univers dystopique. Avec L’Obscur, Testa montre une fois de plus son excellence dans la description et la compréhension de la psyché des êtres humains.

 

Vous êtes convaincus ? Non, toujours pas ? Alors accordez-moi un dernier paragraphe pour vous faire changer d’avis. Même si vous n’aimez pas le genre apocalyptique et que vous ne vous intéressez pas aux sciences sociales, ne mettez pas ce livre de côté pour autant. L’Obscur constitue un récit idéal pour améliorer votre anglais. Oubliez les outils pédagogiques habituels. Ce roman fourmille de mots et petites expressions anglaises, ce qui, à la fin de ce livre, vous fait parler comme un « real native speaker of English ».

 

Philippe Testa, L’Obscur, Vevey, Hélice Hélas, 2020, 248 pages, 22 CHF.

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