Tarantino dans le Jura

Le seul regret qui reste après avoir terminé ce roman haletant, c’est qu’après 117 pages, c’est fini. Dès les premières lignes, Daniel de Roulet immerge le lecteur dans le monde des Béliers ; si l’on n’est pas de la génération qui l’a vécu, le séparatisme jurassien est souvent oublié. De Roulet, qui a grandi à Saint-Imier (notamment une des communautés qui n’a pas fait sécession) essaye de démystifier les séparatistes tout en nous rappelant un temps où la Suisse a failli se briser.

À la suite de la découverte successive de trois cadavres apparemment reliés à la question jurassienne, le Conseiller Fédéral (qui est plus tard identifié comme le PDC Kurt Furgler) ne cesse d’exercer son pouvoir. Son motif est la paix : il craint que la presse puisse utiliser cette histoire pour bloquer son projet de création d’un vingt-troisième canton. Le protagoniste de ce récit, qui ne cesse de mélanger réalité et fiction, c’est le journaliste suisse-alémanique Niklaus Meienberg qui était notoirement connu pour sa belligérance. Plus on suit cet enquêteur, plus on a l’impression que les Béliers ont eu les yeux plus gros que le ventre. Pendant des décennies ils ont été fascinés par les mouvements séparatistes en Algérie, au Pays Basque ou en Irlande du Nord, mais lorsqu’ils se mêlent aux militants allemands de la Rote Armee Fraktion, ils risquent de tomber dans une guerre civile. Retraçant l’enlèvement de l’industriel allemand (et ex-officier SS) Hanns-Martin Schleyer, l’enquêteur révèle des connections déconcertantes entre ce crime qui a tenu le public en haleine et une série de morts mystérieuses, reportées comme des suicides, le long de la frontière franco-helvétique.

Il ne s’agit pas ici d’une étude psychologique des séparatistes jurassiens, ni d’un roman policier du genre whodunnit, mais plutôt de la tentative d’étudier un épisode de la vie troublé de Niklaus Meienberg et de la Suisse. L’ouvrage de Daniel de Roulet demeure une fiction avec un arrière-plan historique et refuse d’être un documentaire mimétique, un mode d’écriture que de Roulet ne trouve pas adéquat. Car après tout, « le train du réel ne passe qu’une fois. Tout le reste, il faut le confier à la littérature. » De Roulet réussit son pari, car on finit par se poser la question qui avait déjà divisé Furgler et Meienberg : Qu’est-ce qui est plus important ? La vérité absolue ou la sécurité nationale ?


Daniel de Roulet, L’Oiselier, Éditions la Baconnière, 2021, 124 pages, 16 CHF.

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