Un Suisse a voulu tuer Hitler

Le saviez-vous ? En 1938, un Neuchâtelois est arrêté à bord d’un train en Allemagne. Le motif de cette interpellation : Maurice Bavaud n’a pas payé son transport. Un banal resquillage. Mais dans sa poche, un pistolet. Plus tard, le jeune homme avoue à la Gestapo le motif initial de son voyage : libérer l’humanité d’Hitler. Maurice Bavaud sera guillotiné à Berlin le 14 mai 1941.

C’est sur ce fait historique que le journaliste suisse-alémanique Nicolas Meienberg (1940-1993) lève le voile dans son texte Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler, initialement paru en français aux éditions Zoé en 1982. Le titre de l’ouvrage provoque une première surprise. La nationalité helvétique de Maurice Bavaud y est sans doute pour quelque chose. Comme on l’apprend à l’école, la Suisse est restée neutre durant la Seconde Guerre mondiale et n’a pas été envahie. Mais c’est surtout le silence autour de cette figure qui interpelle. Dans son introduction au livre de Meienberg, le grand reporter Serge Michel a ces mots : « N’importe quel pays aurait érigé Maurice Bavaud en héros. Pas la Suisse. » D’ailleurs, comme nous l’apprend Meienberg, le dictateur nazi lui-même ne resta pas indifférent à cette tentative d’assassinat. « H. fut si impressionné qu’il décommanda la marche commémorative du 9 novembre 1939. Par ailleurs, il compare Bavaud à Guillaume Tell. » Mais si Meienberg participe à sortir son compatriote de l’ombre, il n’essaie pas pour autant d’en faire un héros national. Sa démarche est plus complexe.

Tout d’abord un peu de contexte. Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler est écrit alors qu’un film, Es ist kalt in Brandenburg (Hitler töten), est réalisé par Meienberg et les deux cinéastes suisse-alémaniques Villi Hermann et Hans Stürm. Le livre se nourrit du film, ou plutôt des recherches qui ont mené à sa réalisation. Meienberg ne se contente pas de rapporter la trajectoire tragique de Maurice Bavaud mais offre un reportage percutant. Non seulement, il revient sur le nazisme et « toutes choses qu’un régime ne crée pas mais facilite. On ne peut les éviter quand on part aujourd’hui à la recherche de Maurice Bavaud. » Il prend aussi le pouls de sa propre époque, la fin des années 1970, marquées par la Guerre froide. Il évoque le regard critique des Suisses envers les Allemands : « une société de lâches, ces Allemands (de l’époque). Ça n’aurait pas pu se passer chez nous. » Regard qu’il oppose avec ironie à l’introduction de la « zone grise » politique par le gouvernement du canton de Zurich, « [qui] ne provoque ni indignation ni grand étonnement dans la presse. » En 1979, les autorités zurichoises décident qu’en raison de leurs affiliations politiques, certaines personnes peuvent représenter un éventuel danger et adoptent un programme d’action politique à leur encontre. Ainsi, « des membres du Parti du travail, du parti trotskiste, des antinucléaires, etc., sont exclus du service public. […] Interdiction professionnelle pour quelques centaines de jeunes gens, surtout des enseignants. » Un documentaire Politische Grauzone in der Schweiz est réalisé en 1980 par CH-Magazin.

En parallèle au récit historique, ce sont également les contours de l’enquêteur qui se dévoilent. Le ton et la manière dont Meienberg aborde son récit attestent de ses deux statuts : journaliste bien sûr, mais aussi écrivain. Ce double regard atténue parfois l’objectivité supposée du journaliste pour laisser place à une approche plus sensible de l’Histoire. Loin de la froideur impersonnelle des manuels scolaires où Maurice Bavaud ne figure pas, Meienberg parvient à rendre concret le passé du jeune Neuchâtelois et permettre ainsi aux lecteurs et aux lectrices de l’éprouver. De ses propres mots, il veut « réfléchir, grâce aux documents et aux témoignages, et ressentir grâce à sa propre expérience. » Il explique certains aspects de la jeunesse de Bavaud en tirant des parallèles avec ses expériences personnelles. Par exemple, né en 1940, il a lui aussi connu les âpretés de la vie en internat. Pour raconter la rigueur de l’école missionnaire de Saint-Ilan en Bretagne que fréquenta Bavaud, il revient sur son ressenti de l’école du couvent de Disentis dans les Grisons.

Les similitudes entre Bavaud et lui ne sont pas les seuls éléments qui éveillent l’intérêt du reporter suisse-alémanique pour cette figure qui ne sera réhabilitée qu’en 2008 par le conseiller fédéral Pascal Couchepin. Au fil des pages, on comprend que la trajectoire du jeune homme incarne l’essence même du travail journalistique de Meienberg. Comme Serge Michel le résume : « Quand tombe la tête de Maurice Bavaud dans la corbeille du bourreau Röttiger, c’est la légitimité de toutes les institutions nazies ou pas, qui s’en trouve décapitée. » Et c’est bien une remise en question acérée des pouvoirs et des autorités que réalise ce reportage. Il établit comment la décapitation de Bavaud éclabousse la neutralité suisse, en révèle l’indolence et met à jour les affinités nazies de l’ambassadeur helvétique, Hans Frölicher, en poste à Berlin. 

Il est intéressant de relever que la critique de Meienberg a cependant de légères limites. Et celles-ci proviennent de ses propres convictions politiques. Serge Michel dit de lui qu’« en véritable soixante-huitard, en marxiste inspiré, il veut abattre toutes les autorités, questionner tous les pouvoirs. » Lors d’un voyage en RDA pour récolter des témoignages d’anciens résistants, ses collègues cinéastes et lui sont entravés dans leurs démarches par le régime. Le jour où ils doivent filmer trois témoins, on leur dit qu’ils sont malencontreusement absents, assistant « à un congrès de résistants à l’étranger, malheureusement. » Même si les personnes concernées confirment à Meienberg et son équipe qu’elles sont bien à Berlin, « le lendemain, le chef de service [leur] dit [qu’ils ont] dû mal entendre au téléphone, il [leur] garantit leur absence du pays. » Avec l’éthique journalistique qui est la sienne, Meienberg rapporte les faits de façon précises. Il nous expose de manière factuelle la main de fer qui tient l’Europe de l’Est sous son contrôle. Mais contrairement au nazisme ou à la neutralité suisse, l’URSS ne fait pas l’objet d’une critique directe. « Ce sera une belle journée. Sauf qu’on nous empêche de filmer. » Même une phrase aussi simple et dénuée d’affect n’en dit pas moins, et parfois même beaucoup plus, qu’une véritable dénonciation en bonne et due forme.

Avec Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler, Nicolas Meienberg a signé un reportage d’une vive intelligence et surtout d’une grande importance, qui méritait d’être réédité. Plus que la mise en lumière d’une figure historique ou le témoignage de deux époques clés, c’est un superbe exemple de l’esprit critique journalistique à son plus haut potentiel. 


Nicolas Meienberg, Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler, Genève, Zoé, 2021, 304 pages, 16 CHF.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *