Fragments de vie poétique

Frédéric Pajak offre une nouvelle œuvre qui rappelle à la jeunesse. L’auteur se replonge quelques années en arrière (et nous avec lui) en mettant ses pas dans ceux de trois poètes. J’irai dans les sentiers, un travail (auto)biographique, naît des échos entre ces poètes et l’auteur qui est « [emporté] dans la furie de leurs mots, de leur exaltation ». Alors que le jeune narrateur découvre les délices des voyages d’été et des premières amours, il découvre également la poésie d’Isidore Ducasse, de Germain Nouveau et d’Arthur Rimbaud. Sur les traces de ces rencontres, Pajak va s’oublier dans sa nostalgie et, comme il le dira, devenir « un artiste sans art, un poète sans poème ».

Après le cycle du Manifeste incertain (2012-2019), le lauréat du Grand Prix suisse de littérature présente à nouveau une harmonisation réussie entre textes et dessins. Ces deux expressions artistiques se rejoignent sur la page pour ne faire qu’une : ni les traits, ni les mots ne dépassent leur cadre. Mais les uns comme les autres sont à la fois suffisants et complémentaires. Le jeu de résonances entre écriture et illustration repose, non pas sur des liens solides et évidents, mais sur de simples fils qui sont autant de ponts suspendus sur lesquels l’auteur nous invite à nous promener. Cette forme de composition laisse une ouverture volontiers perçue et complétée par le lecteur qui s’approprie cet espace accueillant pour y inclure des bribes de sa jeunesse. L’imaginaire du lecteur s’envole à la rencontre de celui de Frédéric Pajak.

Les dessins, toujours en noir et blanc et toujours évocateurs, alternent entre représentations scéniques, portraits, paysages voire abstractions. Ils recèlent les fragments d’une jeunesse qui file au gré des hasards d’une vie de bohème. Les composantes du livre – reprise de vers et de discours, dessins – permettent de nous guider sur la voie (et la voix) des trois artistes concernés. Dans le style simple, mais efficace et direct, de ses phrases et de ses images, Pajak évoque des jeunesses constellées d’instants puissants et forts qu’il interprète comme décisifs d’une impulsion poétique. Par le prisme de son regard, ainsi qu’en témoigne un dessin d’œil béant prêt à s’ouvrir sur le monde, l’auteur écrit la biographie des poètes dont les œuvres « venaient d’entrer avec effraction dans nos fragiles cerveaux d’adolescents ».

Comme il le fait pour son propre passé, Frédéric Pajak récupère les bribes furtives de journées insouciantes. Cet aspect, retranscrit dans son trait qui paraît naître sur le vif, dévoile comme des instantanés de la mémoire. C’est ainsi que le dessin représentant le jeune Pajak et un ami, Gerhardi, prend la forme d’une photo mal cadrée sur laquelle les traits des yeux et de la bouche ne sont pas tout à fait discernables. Un cliché pris à la volée. C’est également sous cette forme que le biographe fait revivre des histoires ponctuelles du quotidien de ces grands poètes qu’il réussit à démystifier. Leur poésie admirée, et à juste titre, semble se rapprocher de nous puisque Pajak parvient à les atteindre de son regard encore innocent.

J’irai dans les sentiers ne s’arrête pas à l’âge de la jeunesse, le récit imagé accompagne les poètes jusqu’à leur mort. Pour le comte de Lautréamont et Arthur Rimbaud, ce trajet est court mais intense, puisque tous deux meurent à un âge peu avancé. Le décès de l’auteur des Chants de Maldoror semble mis en musique par un orchestre dessiné qui, en tournant les pages, devient mouvant et éveille nos sens : la lecture se fait mélodie, elle invite à une immersion approfondie dans le souvenir convoqué. Des contrebasses, des violons et un piano défilent sous nos yeux et sous la baguette du chef d’orchestre, offrant à chaque page de nouvelles notes composant la musique que chaque lecteur désire entendre.

Le nouvel opus de Frédéric Pajak invite à s’aventurer sur les chemins sinueux de la vie de poètes que le panthéon littéraire a parfois tendance à rendre inaccessibles. L’artiste revient sur son passé en s’interrogeant sur la place que prend la poésie et la rencontre avec ses prédécesseurs dans la vie et dans son œuvre. Il organise pour nous des retrouvailles nouvelles et intimes avec Isidore Ducasse, avec Arthur Rimbaud, avec Germain Nouveau – mais aussi avec lui-même – au détour du texte et des images révélatrices d’histoires en marge de l’histoire consacrée.


Frédéric Pajak, J’irai dans les sentiers, les Éditions Noir sur Blanc, 2021, 291 pages, 32 CHF.

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