Autopsie d’une chute annoncée

La mécanique des ailes, paru en août 2025, retrace le destin d’un entomologiste de génie, de sa jeunesse en Russie tsariste à ses recherches sur les mutations des drosophiles à New York. Narré depuis un asile en Bavière, le récit explore le basculement de ce savant dont le regard scientifique se métamorphose progressivement en une vision artistique hallucinante.

Dès les premières pages, Chloé Falcy nous installe là où tout s’arrête. Fin du parcours. Le lecteur sait où le narrateur a échoué et tout l’enjeu de ce roman est de comprendre par quelles mues successives cet homme est passé pour finir ainsi enfermé. Ce texte qui débute par la fin pousse le lecteur à continuer sa lecture non pas pour découvrir ce qu’il se passe, mais pour comprendre comment cela arrive. Cette construction narrative, où la fin est connue d’emblée, transforme donc la lecture en une enquête psychique.

Le narrateur est interné dans un asile psychiatrique en Allemagne. Le cadre est installé sans détour : un espace clos qui est traversé de visions, où le réel se réduit à quelques éléments saillants comme une mouche, une araignée, le corps d’une infirmière ou la visite sous tension du frère du narrateur. Le monde tient dans ces détails. Rien de plus. Rien de moins. Le roman part d’un état de rupture : « Je regarde les gouttes tomber du plafond comme autant de petits organismes sautant d’une falaise. Je me demande combien de temps il faudrait pour que je puisse y plonger ma propre tête. » Tout le reste consistera à en déplier les strates.

La construction suit un mouvement à rebours. Dans la première partie, le narrateur se souvient, depuis l’asile, de son enfance dans une Russie finissante, au sein d’un milieu aristocratique et scientifique, avec une mère autoritaire et un père absent. C’est l’éveil intellectuel, la découverte du désir et des premières obsessions. Très vite, quelque chose se précise. L’intérêt pour les arthropodes s’enracine dès l’enfance dans l’observation minutieuse du monde qui grouille : « Je n’avais d’abord d’autre désir que de les écarteler et les détruire, dans cet élan qu’ont les enfants d’être des dieux. J’anéantis des dizaines de fourmilières, broyais leurs habitantes sous mes pieds, noyais des générations entières d’insectes dans mon urine. »

La seconde partie du roman déplace le regard. Le narrateur adulte s’enfuit de la guerre et se retrouve aux Etats-Unis pour effectuer des recherches sur les drosophiles. Il travaille, il dessine, il aime, il désire. Jusqu’au moment où quelque chose bascule et l’amène à cet asile que le lecteur connaît déjà. Mais cette apparente linéarité est trompeuse car chaque scène est contaminée par ce que l’on sait du point d’arrivée. Il faut lire jusqu’au bout pour comprendre l’enchevêtrement de forces qui y mènent. Cette manière de procéder prend une dimension particulière quand on sait que ce « je » sans nom est présenté comme un avatar d’Eugène Gabritschevsky, entomologiste et figure majeure de l’art brut. Pourtant, le roman ne prétend pas être une biographie. Il s’agit moins de raconter une vie que d’habiter une conscience avec ses obsessions et ses déformations.

Et c’est là que le texte frappe. La grande force de Chloé Falcy réside dans sa capacité à nous faire changer de peau. L’écriture n’est pas simplement descriptive, elle est immersive. Le lecteur se sent littéralement plongé dans le monde des insectes. Le regard que l’on porte sur ces « petites bêtes » se transforme : elles cessent d’être des objets d’étude pour devenir les reflets de nos propres métamorphoses. L’auteure n’hésite pas à utiliser des termes techniques et précis qui renforcent l’autorité scientifique du narrateur tout en créant une atmosphère d’étrangeté. Cette précision lexicale, loin d’être un frein, contribue à la fascination : on rampe avec le narrateur et on mue avec lui.

La mise en page aérée, avec ses nombreux retours à la ligne, offre une respiration bienvenue face à la densité des images. On passe d’une analyse microscopique d’une aile de mouche à des considérations macroscopiques sur la guerre et l’histoire. Cette alternance de vitesses évite tout ennui car ce n’est pas seulement le regard du narrateur qui change, c’est le nôtre.

La Mécanique des ailes, lauréat de la 12e édition du Prix du livre de la Ville de Lausanne, est une œuvre rafraîchissante par son audace. L’auteure lausannoise réussit avec son deuxième roman le pari de rendre partageable l’irrationnel et de transformer une trajectoire clinique en un parcours sensoriel intense. Un livre dont on ressort avec l’envie de regarder de plus près ce qui grouille sous nos pieds, et surtout, ce qui s’agite sous notre propre crâne. On sort de ce livre comme on sort d’un cocon : un peu fripé, un peu hagard, avec une vision du monde définitivement déformée.


La mécanique des ailes, Chloé Falcy, Vevey, Hélice Hélas Éditeur, 2025, 220 pages, 26 CHF.

Image : Drosophila melanogaster © Hanna Ciesielski, Lab for Homeodynamics, En ligne : https://bdrtimes.riken.jp/en/2021/04/16/en-2021-spring/

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