Neuf, c’est le nombre précis de coups de couteaux infligés par une domestique nommée Marthe à son employeuse montpelliéraine. Un fait divers digne d’un film : un meurtre sanglant, mais une enquête se soldant sur une « simple » démence. Olivier Vonlanthen fait renaitre cette servante fribourgeoise, originaire d’une terre à laquelle il doit lui aussi son origine. Avec son premier roman publié aux éditions La Veilleuse, il entreprend une démarche originale en entremêlant éléments documentaires apriori réels et récit(s) fictionnel(s).
Deux mondes qui se côtoient, mais que tout oppose. En 1968, année du meurtre, les libertés individuelles figurent au cœur du débat public, surtout en mai, surtout en France. Toutefois, cette libération est relative. L’auteur établit le tableau d’une condition sociale inférieure, souvent oubliée au profit de cette libération mise au premier plan. Millie, servante présente dans le best-seller La femme de ménage de Freida McFadden… ou plutôt Marthe, cette femme singinoise au caractère pieux, qui voue son existence aux autres, met en lumière ce quotidien laissé en retrait.
Trois pays. Débutant en France, en passant par le Maroc et se terminant en Suisse, l’histoire de Marthe se déroule de manière fragmentaire. L’auteur, par des bouts de récits, bouleverse la chronologie du récit et décide de l’inverser. S’ouvrant sur la pulsion meurtrière, le récit aborde par la suite l’adolescence de Marthe, montrant une jeune fille peu sûre d’elle. De fil en aiguille, Olivier Vonlanthen fait comprendre (ou presque) les raisons qui poussent une servante à assassiner sa patronne.
Quatre foyers différents de celui où elle nait, tous dans des espaces distincts. Notre cher canton de Fribourg, que nous pensons connaitre, qu’en était-il au XXe siècle ? Matran et Ueberstdorf, des endroits si proches géographiquement, mais qui renferment tant de différences à cette époque. Rabat, un paysage lointain, qui n’est pas familier pour Marthe non plus, lui réserve des péripéties inattendues, notamment quelques visions dont elle aurait pu se passer. Et Montpellier, l’endroit du drame, où Marthe décide de faire mourir la « bête ».
Cinq références intertextuelles (et une référence musicale) qui prédisent la suite de l’histoire. Un passage de la Bible, un extrait de Maupassant illustrant les grandeur et chaleur marocaines ou Charlotte Delbo qui permet à l’auteur de légitimer sa démarche, bien que périlleuse : « Je ne suis pas sûre que tout ce que j’ai écrit soit vrai. Je suis sûre que tout est véridique. ».
Six, le nombre de « chapitres » présents dans l’histoire. La majorité des titres décrit simplement le cadre spatio-temporel de ce qui suit, sauf un, le dernier : « La photographie ». Cet énoncé laisse entrevoir une multitude de fins, dans toute sa polysémie : un objet symbolique pour la fin de l’histoire, ou pour des fins de vraisemblance…
Sept, huit, cela commence à faire beaucoup. Qu’est-ce que l’auteur va-t-il bien pouvoir avancer pour justifier l’excès de violence de Marthe ?
« La dernière, la neuvième, il ne sert pas à grand-chose celui-là, de coup, ni ceux qui précèdent d’ailleurs, seulement il fallait en être sûre, oui, bien sûre, que la bête de Madame n’ait plus d’abri où se loger. ». Neuf coups de couteau dus à la folie d’une pauvre servante, mais le silence médiatique de l’affaire cache une vérité qui dépasse l’acte d’assassiner. Cette montpelliéraine n’est-elle qu’un symbole ?
Vonlanthen Olivier, Notre-Dame-des-Démolies, Lausanne, Éditions La Veilleuse, 2025, 224 pages, 28 CHF.