Minuit dans la forêt

Demain. C’est demain qu’Élie, le personnage du premier roman de Jonas Sollberger, commence une toute nouvelle phase de sa vie : le recrutement militaire. Alors il faut se préparer, se conditionner pour cette expérience marquante dans la vie d’un jeune homme. Mais cette idée l’ennuie. Le garçon devra laisser Moïse, son oiseau de compagnie. Cela dit, Moïse ne restera pas seul : Élie vit avec son papa qui attend impatiemment qu’il devienne un homme (un vrai !), sa maman qui lui prépare des biscuits au citron et sa grande sœur qui étudie la littérature allemande.

Puis, le drame : lors d’une promenade, Moïse s’envole. Élie l’appelle, le supplie de revenir. Il voudrait s’envoler avec lui, mais sa condition humaine l’en empêche. Il tente de le rattraper, mais la nuit tombe et sa famille s’inquiète. Alors que les autres personnages s’expriment dans une langue plutôt conventionnelle, Sollberger réserve à Élie une parole sans ponctuation. Personnage à part, il emporte le lecteur dans sa recherche, son errance et son attente.  

je ne peux pas voler regarde je suis là en bas où est ce que tu veux m’emmener reviens Moïse et comme Moïse déploie ses ailes et se laisse porter par l’air chaud mélangé à l’air frais et humide de la forêt avec l’odeur de sapin et de feuilles mortes viens et les arbres viens Élie suis-moi les arbres comme ils sont là si droits avec leur hauteur mais regarde mes mains mes bras Moïse regarde mes jambes je ne peux pas voler comme toi Moïse tu es où reviens comment je pourrais continuer sans toi 

Dans ce tourbillon de pensées qui semblent celles d’un enfant naïf, ce flot de paroles, de souvenirs, de voix, on se perd. Dans cette envolée de « et », de « car » et autres conjonctions de coordination, le temps s’allonge. L’expérience de lecture résonne avec celle d’Élie entre les grands arbres de la forêt à la tombée de la nuit. Pas de chapitres, pas de paragraphes, pas de ponctuation, pas même de phrases. On est prisonnier du texte dans lequel on s’enfonce au fil des pages : comment poser le livre, comment s’arrêter lorsque tous les repères sont brouillés ? 

Alors, comme Élie dans la forêt, il faut continuer. Continuer à lire, à explorer le monde vibrant de Sollberger, un monde en apparence ordinaire dans lequel évolue le personnage énigmatique, presque merveilleux d’Élie. Expérimenter cette langue sans ponctuation qui ne nous laisse pas le temps de reprendre notre souffle et qui contamine jusqu’à notre propre pensée. Mais ce parti-pris stylistique n’est pas gratuit. La trace continue laissée par la parole semble étirer le temps et sans cesse repousser ce « demain » qui n’arrive jamais. À mesure que la phrase se prolonge et que la recherche piétine, une autre quête avance, plus intime. Celle d’un souvenir d’enfance enfoui, presque secret, dont les contours se précisent peu à peu dans l’ombre de la forêt. 

Viens Élie se referme, il faut alors quitter ce temps suspendu pour retrouver la course effrénée de la vie, sortir de la forêt pour revenir dans la ville, laisser cette douce mélancolie dans les pages de ce nouveau roman paru chez Minuit. Ce qui subsiste pourtant : pendant un instant, le temps s’est arrêté. 

je suis bientôt auprès de toi je sens que tu es tout proche c’est comme si je pouvais déjà te voir et alors comment il pourrait encore faire sombre si on est enfin ensemble


Jonas Sollberger, Viens Élie, Paris, Éditions de Minuit, 136 pages, 26,90 CHF.

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