Les Journées Littéraires de Soleure : l’art subtil de rassembler par les mots

Les Journées littéraires de Soleure ont eu lieu, comme chaque année, durant un week-end du milieu du mois de mai. Et cette année encore, sous une pluie qui n’avait pourtant pas empêché ceux qui aiment les belles lettres de venir. Ils étaient là. Et la plupart appartenaient à une génération élégante et attentive qui vieillit. Une génération qui continue de préférer le plaisir patient, fidèle, lent et silencieux de la lecture aux formes de divertissement précipitées, bruyantes et éphémères.

C’est peut-être là le trait le plus touchant de cet événement littéraire suisse, discret et sans tapage. Un événement vieux de quarante-huit ans, semblable à une personne qui a beaucoup vu du monde, qui sait désormais qui elle est, qui n’a plus besoin de courir après les engouements saisonniers et qui a atteint une forme de maturité et de maîtrise de soi. Un état qui lui permet de regarder les choses avec davantage de réalisme, de sincérité et d’espoir.

Pendant ces trois jours de rencontres, de lectures et de performances autour d’œuvres publiées, une même sensibilité semblait traverser tout le festival. Elle apparaissait dans la manière de concevoir les événements, dans le choix des thèmes, dans la forme des échanges et même dans l’agencement des espaces urbains. Des ruelles de la ville aux salles de théâtre et aux musées, tout semblait participer d’un même désir : faire l’éloge de la lenteur et résister aux éclats tapageurs ainsi qu’aux bruits vides et creux de notre époque. Tout semblait avoir été pensé pour qu’aucune verticalité ne s’installe dans les relations, et surtout pour que rien ne soit soumis aux règles de la fabrication des vedettes.

Si, avec toute la prudence, les doutes et l’humilité propres à la littérature, nous regardons encore la littérature comme l’un des derniers refuges de la démocratie, du dialogue et de la polyphonie, alors il faut reconnaître que cette quarante-huitième édition des Journées littéraires de Soleure a largement tenté de soutenir ces valeurs. Mais c’est justement à cet endroit aussi que des manques et des fissures apparaissaient. Des défis qu’il faudrait penser plus sérieusement, au point qu’ils pourraient même devenir les thèmes centraux des prochaines années. Par exemple, les organisateurs et les équipes de préparation étaient, pour beaucoup, des étudiants et de jeunes passionnés qui travaillaient si bien dans l’ombre afin d’offrir une organisation irréprochable. Pourtant, parmi le public, les jeunes étaient bien rares, parfois comptables sur les doigts d’une seule main. Malgré toutes les raisons que nous connaissons et qui expliquent cette situation, il semble que ces Journées Littéraires aient à la fois le devoir et la fierté de se confronter à cette question essentielle : comment attirer une génération qui grandit désormais dans un monde de sollicitations virtuelles permanentes et d’éloignement progressif de la culture écrite ? Et puis, il semblait aussi qu’une place plus large pourrait être accordée à des voix périphériques ou simplement autres, comme celles des auteurs migrants qui produisent de plus en plus de textes importants, écrits ou traduits dans l’une des langues de Suisse.

Naturellement, toute politique culturelle orientée vers de tels défis demande du temps et dépend du long travail conjoint des institutions, des décideurs publics et surtout des créateurs eux-mêmes. Pourtant, pour les Journées Littéraires de Soleure qui, à une époque de boulimie des images et des spectacles étincelants, ont encore réussi, seulement avec des mots, à rassembler beaucoup de femmes et d’hommes venus de partout avec leurs valises, leurs parapluies et leurs livres, cela ne paraît pas impossible.

Marcel Proust disait que la vraie vie, les seuls moments qui valent réellement d’être vécus, sont ceux dont nous nous souvenons plus tard pour les raconter. Durant la cérémonie de clôture, beaucoup de participants parlaient déjà des instants riches et réconfortants passés à Soleure. De ces moments que, plus tard, ils se rappellerons afin de les raconter aux autres, ou du moins à eux-mêmes…

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